Les chevaux, qui avaient à peine mis leurs naseaux dans l'abreuvoir, se dressèrent, gambadèrent, mais aussitôt que la fanfare se tut, c'est-à-dire quand le fantôme du cheval-tambour fut à quelque deux cents mètres de distance, les fers s'abattirent, et le bruit confus d'une panique,—bruit bien différent du battement régulier et sourd que produit une manœuvre sur le terrain, ou de celui qui résulte du désordre des chevaux autour des abreuvoirs,—ne fit que mettre le comble à la terreur.
Ils sentirent que leurs cavaliers avaient peur de quelque chose.
Lorsque des chevaux sentent cela, tout est fini, sauf le massacre.
Les escadrons, les uns après les autres, s'éloignèrent des abreuvoirs, et coururent de tous côtés, dans toutes les directions, comme du mercure qu'on verse sur le sol.
C'était un spectacle des plus extraordinaires, car hommes et bêtes étaient dans toutes les phases possibles du laisser-aller, et les fourreaux des carabines, battant les flancs des chevaux, achevaient de les exciter.
Les hommes tempêtaient, pestaient, cherchaient à s'écarter de la fanfare, qui était poursuivie par le cheval-tambour, dont le cavalier était tombé en avant et semblait jouer des éperons pour gagner un pari.
Le colonel était allé se rafraîchir au mess.
La plupart des officiers l'avaient suivi, et le lieutenant de jour se préparait à regagner le camp et à recevoir des sergents-majors les rapports sur la conduite à l'abreuvoir.
Quand l'air de: Qu'on me ramène à Londres s'arrêta à la vingtième mesure, tous les officiers qui se trouvaient au mess dirent:
—Que diable est-il donc arrivé?