Reggie était un homme de figure jeune, rasé de près, à l'œil vif; rien ne pouvait lui troubler l'esprit, sinon un gallon du madère des Artilleurs.

Un jour, à un grand dîner, il annonça incidemment que les directeurs lui avaient expédié d'Angleterre une curiosité naturelle pour son service de comptabilité.

Il avait parfaitement raison.

M. Silas Riley, comptable, était un animal des plus curieux. C'était un naturel du Yorkshire, long, dégingandé, osseux, tout pétri de ce sauvage amour-propre qui ne fleurit que dans le meilleur des comtés anglais.

Le terme d'arrogance serait trop doux pour exprimer l'attitude mentale de M. Riley. Il avait mis sept ans à conquérir la fonction de caissier dans une banque de Huddersfield, et toute son expérience se bornait aux manufactures du nord.

Peut-être aurait-il mieux réussi du côté de Bombay, où l'on se contente d'un demi pour cent de profit et où l'argent est bon marché. Il ne valait rien pour l'Inde Supérieure, pour une province à blé, où il faut une forte tête et une certaine souplesse d'imagination pour arriver à un bilan satisfaisant.

Riley avait l'esprit singulièrement étroit en affaires, et, nouveau venu dans le pays, il ignorait totalement que la banque, dans l'Inde, diffère absolument de ce qu'elle est dans la métropole.

Comme la plupart des gens intelligents qui sont fils de leurs œuvres, il avait une grande simplicité de jugement et s'était imaginé, pour une raison ou pour une autre, d'après les termes de courtoisie banale dont on s'était servi dans sa lettre d'engagement, que les directeurs l'avaient choisi à cause de ses mérites particuliers et exceptionnels et qu'ils faisaient grand cas de lui. Cette idée s'accrut, se cristallisa, et, dès lors, il ne manqua rien à sa vanité naturelle d'homme du Nord.

En outre, il était de santé délicate, il souffrait de quelque faiblesse de poitrine, ce qui le rendait peu patient.

Ne pensez-vous pas que Reggie avait bien raison de qualifier son nouveau comptable de «curiosité naturelle»?