Là on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour où un saïs, me rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet que voici.

«Mon cher vieux,

«Veuillez remettre au porteur une boîte de cigares, de préférence des Supérieurs numéro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les paierai dès que je reparaîtrai, mais pour le moment je suis en dehors de la société.

«Bien à vous. E. Strickland.»

J'en commandai deux boîtes, que je remis au saïs avec mes compliments.

Ce saïs là, c'était Strickland, et il était au service du vieux Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss Youghal. Le pauvre garçon souffrait d'être privé de la fumée anglaise, et savait que, quoi qu'il arrivât, je ne laisserais pas échapper un mot, jusqu'au dénouement de l'affaire.

Un peu plus tard, miss Youghal, qui était enthousiaste de ses domestiques, se mit à parler dans toutes les maisons où elle allait de son saïs modèle—l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se lever de bonne heure pour cueillir des fleurs à mettre sur la table au déjeuner, et qui cirait—au sens littéral—les sabots de son cheval comme l'eût fait un cocher anglais.

Le factotum de l'arabe de miss Youghal était une merveille, un charme. Dulloo,—c'est-à-dire Strickland, trouvait sa récompense dans les jolies choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener à cheval. Ses parents étaient enchantés de voir qu'elle avait renoncé à son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle était une bonne fille.

Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticité furent la plus sévère discipline mentale qu'il eût jamais reçue.

Sans compter ce petit détail que la femme d'un saïs de ses collègues fut férue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer à garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion à cheval en compagnie d'un homme qui cherchait à lui faire la cour, et qu'il était forcé de trotter derrière, portant la couverture et ne perdant pas un mot.

Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il était interpellé en argot sous le porche du «Benmore» par un policeman, et particulièrement quand il était injurié par un Naik qu'il avait recruté au village d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le qualifiait de cochon pour ne s'être pas assez hâté de lui faire place.

Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait d'étudier à fond les mœurs et les voleries des saïs; et il y en avait assez, disait-il, pour faire condamner la moitié de la population chamar du Punjab, s'il avait été de service. Il devint un des gros joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les jhampánis[9] et un grand nombre de saïs pendant qu'ils attendent, les soirs, à la porte de la maison du gouvernement ou du théâtre de la Gaîté. Il apprit à fumer du tabac composé aux trois quarts de bouse de vache, et il profita de l'expérience du Jemadar grisonnant qui était le doyen des saïs du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.