Il y avait une légende compromettante—Dom Anna, le tailleur, l'avait rapportée de Poonani—d'après laquelle un juif noir de Cochin aurait épousé une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le monde, c'était qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait, à cette époque même des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de près à la cuisine, dans un club de l'Inde méridionale.
Il envoyait à mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'était humiliant pour la famille.
Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint à bout de surmonter la répugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son consentement au mariage de sa fille avec Michele, à la condition que Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour débuter dans la vie conjugale.
Cette prudence extraordinaire devait être un dernier et suprême effet du sang qu'avait apporté dans la famille le mystique poseur de rails du Yorkshire, car de l'autre côté de la frontière, les gens se font une question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,—et non point quand ils peuvent.
S'il ne se fût agi que de son avenir comme employé, mistress Vezzis eût tout aussi bien pu demander à Michele de partir et de revenir avec la lune dans sa poche. Mais Michele était profondément épris de miss Vezzis, et cela lui donna de la persévérance.
Il accompagna miss Vezzis à la messe un dimanche, et après la messe, comme il revenait à travers la chaude et fade poussière, en la tenant par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous intéresseraient guère, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait d'une façon assez curieuse: «In nomine Sanctissimæ» (quel que pût être le nom de cette sainte-là) et ainsi de suite, en finissant par un baiser sur le front, un sur la joue gauche, et un troisième sur la bouche,—qu'elle n'oublierait jamais Michele.
La semaine suivante, Michele fut changé de poste, et miss Vezzis laissa tomber quelques larmes sur le cadre de la portière du compartiment au moment où il quittait la gare.
Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous verrez une longue ligne qui longe la côte depuis Backergunge jusqu'à Madras.
Michele était envoyé à Tibasu, petite station de second ordre au bout du premier tiers de cette ligne, pour expédier les dépêches entre Berhampur et Chicacola, y rêver à miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.
Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un Babou bengali, rien de plus.