Miss Vezzis était aussi noire qu'une botte, et à en juger d'après notre idéal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprimée et des souliers à bouts carrés, et quand les enfants lui faisaient perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontière, langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indigènes.
Elle n'était point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre, et tenait à ce qu'on l'appelât miss Vezzis.
Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil de canne, enveloppée d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une vaste maison, sorte de lapinière où pullulaient les Vezzis, les Pereira, les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de flâneurs.
On y trouvait en outre des débris du marché de la journée, gousses d'ail, encens éventé, habits traînant à terre, jupons pendus à des cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'étain, immortelles desséchées, fétiches de parias, statuettes en plâtre de la Vierge, chapeaux percés.
Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant pour cent qu'il fallait pour tenir le ménage.
Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que mal le petit mur en terre de la clôture, et faisait la cour à miss Vezzis, à la façon de la frontière, qui est hérissée d'épineux cérémonial.
Michele était une pauvre créature maladive, et très noire. Mais il avait son amour-propre. Pour rien au monde il n'eût voulu être surpris à fumer un huqa, et il regardait les naturels avec le dédain condescendant que peut seule donner une proportion de sept huitièmes de sang noir dans les veines.
La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.
Elle faisait remonter son origine à un poseur de plaques, ancêtre mythique, qui avait travaillé au pont sur la Sone, alors que les chemins de fer étaient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis faisaient grand cas de leur origine anglaise.
Michele était aiguilleur sur la voie ferrée à 35 roupies par mois. La situation d'employé du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente sur ce que ses ancêtres laissaient à désirer.