—C’est justement en cela que la chose est difficile. Combien y a-t-il de femmes intelligentes à Simla?

—Deux: vous et moi, dit mistress Hauksbee sans l’ombre d’une hésitation.

—Quelle modestie. Mistress Feardon vous en saurait gré. Et combien d’hommes intelligents?

—Oh! une... des centaines, dit mistress Hauksbee, d’un air vague.

—Voilà l’erreur fatale! Il n’y en a pas un seul. Ils sont tous engagés d’avance par le gouvernement. Voyez mon mari, par exemple. Jack a été un homme intelligent. Je le dis: d’autres le diraient aussi. Le gouvernement lui a mis le grappin dessus. Toutes ses idées, tous ses talents de causeur,—et jadis il était vraiment un causeur de talent, même aux yeux de sa femme—tout cela lui a été ôté par ce... cet évier de gouvernement. Il en est de même pour tous les hommes qui ont quelque emploi ici. Je ne suppose pas qu’un condamné russe sous le régime du knout soit fort propre à amuser le reste de son équipe, et tout notre monde masculin est une troupe de forçats en habits à dorures.

—Mais il y a des douzaines de...

—Je sais ce que vous allez dire: des douzaines de gens en congé, de gens désœuvrés. Je l’admets, mais ils se répartissent en deux catégories détestables: le civil qui serait enchanté de posséder la connaissance du monde et la distinction du militaire, et le militaire qui serait adorable s’il avait la culture du civil.

—Mot détestable. Les civils ont-ils de la culture? Je n’ai jamais étudié cette espèce à fond.

—Ne vous gaussez pas de l’emploi de Jack. Oui: ils sont comme les théières du bazar de Lakka, bonne matière, mais sans aucun chic. Ils n’en peuvent mais, les pauvres mignons. Un civil ne commence à devenir supportable qu’après avoir roulé par le monde une quinzaine d’années.

—Et un militaire?