—L’Inde, disait papa Wick, c’est le bon endroit. J’y ai passé mes trente ans de service et pardieu, je ne demanderais pas mieux que d’y retourner. Quand vous vous trouverez chez les Queues-Tortillées, vous serez au milieu d’amis, s’il en est qui n’aient point oublié Wick de Chota-Buldana, et il y aura des tas de gens qui se montreront obligeants pour vous en l’honneur de notre souvenir. La mère vous en apprendra plus que je ne saurais le faire au sujet de l’équipement. Mais rappelez-vous ceci, Bobby, restez fidèle à votre régiment. Vous verrez bien des gens autour de vous entrer dans l’État-Major et faire toute espèce de service excepté le service du régiment et vous aurez la tentation de les imiter. Or, tant que vous vous tiendrez dans les bornes de votre pension—et je ne me suis pas montré chiche à votre égard,—cramponnez-vous au cordeau, à tout le cordeau, et rien qu’au cordeau. Soyez précautionneux quand il s’agira d’endosser le billet d’un autre jeune fou, et si vous devenez amoureux d’une femme qui ait vingt ans de plus que vous, gardez-vous bien de m’en parler. Voilà tout.
Ce fut avec ces conseils et d’autres également précieux que papa Wick réconforta Bobby avant cette dernière, cette terrible soirée à Portsmouth, où le quartier des officiers contint plus d’habitants qu’il n’en était prévu par les règlements, où les marins en congé se prirent de querelle avec la promotion destinée à l’Inde, et où l’on se livra une bataille acharnée depuis les portes du Dockyard jusqu’aux taudis de Longport, pendant que les coureuses descendues de Fratton venaient égratigner les figures des officiers de la Reine.
Bobby Wick, une vilaine contusion sur son nez piqué de taches de rousseur, un détachement d’hommes malades et peu solides à faire manœuvrer à bord sous ses ordres, chargé de pourvoir au confort de cinquante femmes hargneuses, n’eut guère le temps d’éprouver de la nostalgie jusqu’au jour où le Malabar arriva au milieu du Canal, et où ses émotions doublèrent grâce à une petite visite des gardes de douane et à un grand nombre d’autres affaires.
Les Queues-Tortillées étaient un régiment tout à fait original.
Ceux qui les connaissaient les disaient pourris de morgue. Mais leur réserve et leur hauteur n’étaient en fait qu’une diplomatie protectrice.
Environ cinq ans auparavant, le colonel, qui les commandait, avait regardé bien dans les yeux sept gros et gras jeunes officiers qui avaient tous sollicité d’entrer dans l’état-major, et leur avait demandé pourquoi, de par les trois Étoiles, lui, commandant de l’infanterie, serait chargé d’élever des nourrissons pour ce corps de vide-bouteilles ou l’on portait des éperons de modèle défendu, ou l’on montait des bourriques fourbues, alors que les régiments noirs présentaient de grands vides et étaient laissés à l’abandon.
C’était un homme rude, un terrible homme.
En conséquence, les autres firent réaction. Ils employèrent la queue de billard comme moyen d’expression de l’opinion publique; si bien qu’enfin le bruit se répandit au loin que les jeunes gens qui entendaient se servir des Queues-Tortillées comme d’une échelle pour grimper à l’état-major, avaient à traverser des épreuves nombreuses et variées.
Certes un régiment a, autant qu’une femme, le droit de garder pour lui ses secrets.
Quand Bobby fut arrivé de Deolali et eut pris sa place parmi les Queues-Tortillées, on lui donna à entendre avec douceur, mais avec fermeté, que son régiment était pour lui un père, une mère, une épouse unie par des liens indissolubles et qu’il n’existait sous la voûte céleste aucun crime plus noir que celui de faire honte au régiment, qui était le régiment où l’on tirait le mieux, où on faisait le mieux l’exercice, où on était le mieux tenu, le régiment le plus brave, le plus illustre, et sous tous les rapports le plus admirable des régiments qu’il y eût dans les limites des Sept mers.