—Oui, ces choses-là arrivent tôt ou tard. Avez-vous encore assez de vigueur pour tendre votre arc?

Mistress Hauksbee ferma la bouche d’un air rageur.

Puis elle se mit à rire.

—Je crois m’y voir. De grandes affiches rouges sur le Mail: «Mistress Hauksbee! Irrévocablement: sa dernière représentation sur quelque scène que ce soit. Qu’on se le dise!» Plus de danses, plus de promenades à cheval, plus de petits déjeuners, plus de représentations théâtrales suivies de soupers, plus de querelles à l’ami le plus aimé, le plus cher, plus d’escrime avec un partenaire mal choisi qui n’a pas assez d’esprit pour habiller d’un langage décent ce qu’il lui plaît d’appeler ses sentiments, plus d’exhibition publique du Mussuck pendant que mistress Tarkass va, de maison en maison, partout Simla, colporter d’horribles histoires sur mon compte! Plus aucune de ces choses si profondément assommantes, abominables, détestables, mais qui, tout de même, donnent tout son intérêt à l’existence! Oui, je vois tout! Ne m’interrompez pas, Polly, je suis inspirée. Un «nuage» à raies mauve et blanc sur mes superbes épaules, une place au cinquième rang à la Gaîté, et les deux chevaux vendus! Vision délicieuse. Un fauteuil confortable, où aboutissent trois courants d’air différents, dans chaque salle de bal, et de beaux souliers amples, raisonnables, qui permettent à tous les couples de trébucher en se rendant à la vérandah. Puis on va souper. Pouvez-vous vous imaginer la scène? La cohue gloutonne est partie. Un petit sous-lieutenant qui se fait prier, aussi rouge par tout son visage qu’un baby auquel on vient de mettre de la poudre... On ferait vraiment bien de tanner les petits sous-lieutenants avant de les exporter... Polly... La maîtresse de maison le renvoyant à son service, il traverse la pièce d’un pas furtif, dans ma direction, en tourmentant un gant deux fois trop grand pour lui,—je déteste les gens qui portent les gants à la façon d’un pardessus,—et tâche d’avoir l’air d’avoir pensé à cela pour la première fois: «Puis-je havoir le plaisir de vous offrir mon bras pour le souper?» Alors, je me lève avec le sourire que donne l’appétit. Tenez, comme ceci.

—Lucy, comment pouvez-vous être aussi absurde?

—Et je m’avance majestueusement à son bras. Comme cela! Après le souper, je partirais de bonne heure, vous savez, parce que je craindrais de m’enrhumer. Personne pour s’occuper de mon rickshaw, le mien, s’il vous plaît. Je resterais là, avec ce «nuage» mauve et blanc sur la tête, pendant que l’humidité trempe mes chers, mes vieux, mes respectables pieds, et que Tom appelle à force de jurons et de cris l’équipage de la memsahib. Puis, on rentre. On se couche à onze heures et demie. Voilà une vie vraiment excellente, où l’on est réconfortée par les visites du Padri, qui vient à l’instant même de conduire quelqu’un en terre quelque part là-bas.

Elle montra dans le lointain les pins qui cachaient le cimetière et reprit avec un geste violemment dramatique:

—Écoutez, je vois tout... tout jusqu’aux corsets! Quels corsets! Six roupies huit aunas la paire, Polly, avec de la flanelle rouge, ou bien de la lisière, n’est-ce pas? Ce qu’on met au bout de ces choses terribles! Je pourrais vous en faire un dessin.

—Lucy, au nom du Ciel, finissez donc d’agiter les bras de cette façon idiote. Songez qu’on peut vous voir de tout le Mail.

—Eh bien, qu’on voie! On croira que je m’exerce pour l’Ange Déchu. Tenez, voici le Mussuck. Comme il se tient mal à cheval! Voyez.