Et, tout haut:
—Pourquoi ne le seriez-vous pas? Vous y avez tous les droits possibles.
—Moi? Comment?
—Oh! de cent façons. Je ne vais pas gaspiller cette charmante soirée en explications, mais je sais que vous les avez. Qu’est-ce que c’était ce tas de manuscrits que vous m’avez montrés sur la grammaire des aborigènes? Comment les appelle-t-on?
—Les Gullals. C’est un tas de sottises. J’ai bien trop de besogne à présent pour me casser la tête à propos de Gullals. Vous devriez venir voir mon district. Descendez par là un de ces jours avec votre mari, et je vous le ferai voir. Quel pays charmant dans la saison des pluies! Une nappe d’eau, sur laquelle effleure la voie du chemin de fer, avec des serpents qui sortent de partout, et en été des mouches vertes et de la limonade verte! Les indigènes mourraient de peur si vous faisiez seulement claquer un fouet de chien à leurs oreilles. Mais ils savent que cela vous est interdit, et en conséquence ils s’entendent pour vous rendre la vie insupportable. Mon district est surveillé par je ne sais qui, à Darjeeling, sur la foi des faux rapports d’un homme de loi indigène. Oh! c’est un coin du paradis.
Otis Yeere eut un rire amer.
—Il n’y a pas la moindre nécessité à ce que vous y restiez. Pourquoi y restez-vous?
—Parce qu’il le faut: que puis-je faire pour en sortir?
—Quoi? mais cent cinquante choses. S’il n’y avait pas tant de monde sur la route, j’aurais un vrai plaisir à vous gifler. Demandez, mon brave garçon, demandez. Tenez, voilà le jeune Hexarly qui a six ans de service et pas la moitié de vos talents. Il a demandé ce qu’il lui fallait et il l’a obtenu. Tenez, là-bas, près du couvent, voilà Mac Arthurson qui est arrivé à sa situation actuelle, en demandant,—en demandant carrément, franchement, après être sorti par lui-même du rang. Un homme en vaut un autre dans votre administration, croyez-moi. J’ai vu Simla pendant plus de saisons que je ne tiens à en compter sur mes doigts. Vous figurez-vous que les gens sont choisis pour leurs emplois parce qu’on connaît d’avance leurs aptitudes? Vous avez tous subi un examen difficile,—comment appelez-vous cela?... pour commencer, et à l’exception d’un petit nombre qui ont tout à fait mal tourné, vous êtes tous capables de travailler ferme. Pour le reste, cela dépend des sollicitations. Appelez cela de l’aplomb, de l’insolence. Appelez cela comme vous voudrez, mais demandez. Les gens font ce raisonnement,—oui, je sais ce que disent les gens,—que par la seule audace qu’on montre à demander, on prouve qu’on a de l’étoffe. Un homme faible ne dit point: «Donnez-moi ceci ou cela», il pleurniche: «Pourquoi ne m’a-t-on pas donné ceci ou cela?» Si vous étiez dans l’armée, je vous dirais: «Apprenez à faire tourner des assiettes ou à jouer du tambourin avec vos orteils.» Mais telles que sont les choses, demandez. Vous appartenez à une administration où l’on devrait être capable de commander la flotte du canal, ou de raccommoder une jambe vingt minutes après l’ordre donné, et pourtant vous hésitez à demander d’être délivré d’un district en marmelade verte, où vous n’êtes pas le maître, vous l’admettez vous-même. Lâchez complètement le gouvernement du Bengale. Darjeeling même est un petit trou perdu. J’y ai habité jadis et les loyers étaient d’une cherté fabuleuse. Faites-vous valoir. Adressez-vous au gouvernement de l’Inde pour qu’il se charge de vous. Tâchez d’obtenir un poste sur la frontière, où le premier venu a un grand avenir, s’il a confiance en soi. Allez quelque part. Faites quelque chose. Vous avez deux fois autant d’intelligence, et trois fois autant d’années de service que les gens d’ici, et... et...
Mistress Hauksbee s’interrompit pour reprendre haleine.