§. 177. C'est à la salive, et à la salive seule, que le venin s'allie. Voilà ce qui fait, 1. que si les plaies sont faites au travers des habits, elles sont moins dangereuses que celles qui ont atteint immédiatement la peau. 2. Que les animaux, qui ont beaucoup de laine, ou de poil épais, sont souvent préservés du venin; parceque, dans ces deux cas, les habits, le poil, la laine ont essuyé les dents. 3. Les plaies que fait un animal, d'abord après en avoir déja mordu beaucoup d'autres, sont moins dangereuses que les premieres; parceque sa salive est épuisée. 4. S'il mord le visage, ou le col, le danger est plus grand, & le mal se développe plus promptement; parceque la salive est plutôt infectée. Dans des cas de cette espece, on a vu la rage se déclarer le troisieme jour. 5. Plus la rage est avancée, plus les morsures sont dangereuses. L'on comprend, par ce que je viens de dire, pourquoi de plusieurs personnes, qui ont été mordues par le même animal, les unes deviennent enragées & non pas les autres.
§. 178. L'on vante une foule de remedes pour la rage; & sur-tout dans ce pays, la racine d'églantier ou rosier sauvage, cueillie dans certains tems, sous des aspects de la lune favorables, & sechée avec plusieurs précautions. Ailleurs c'est la poudre de Paulmier, celle des coquilles d'œufs calcinées, celle d'hépatique terrestre mêlée avec un tiers de poivre, remede long-tems vanté en Angleterre; celle d'écaille d'huitre, de verveine, d'origan, le bain de mer, la clef de S. Hubert. La mort d'une foule d'enragés, qui les avoient presque tous pris, & la certitude qu'ils n'ont jamais guéri qui que ce soit, quand la rage étoit manifestée, en ont démontré l'inutilité à toute l'Europe. Il est certain, qu'avant l'an 1730, il n'étoit réchapé aucun malade, de ceux chez qui la maladie avoit commencé à se déclarer, & que tous les remedes leur étoient inutiles. Quand on leur donnoit les remedes avant le mal, les uns enrageoient, les autres n'enrageoient pas. Il en étoit de même de ceux qui ne prenoient point de remedes. Ainsi les remedes ne servoient à rien. Depuis cette époque, on a eu le bonheur d'en découvrir un sûr, qui est le Mercure & quelques autres.
§. 179. Il faut détruire le venin, & le Mercure produit cet effet; il en est le contrepoison. Le venin occasionne une irritation générale des nerfs. On la calme par des antispasmodiques; ainsi le Mercure & les antispasmodiques, font tout ce qu'il y a à faire dans cette maladie. L'on a actuellement plusieurs exemples de gens véritablement enragés, guéris par ces heureux secours; & ceux qui ont le malheur d'être mordus doivent être persuadés qu'en prenant les précautions nécessaires ils sont entierement à l'abri de la maladie. Ceux même chez qui elle s'est déja manifestée doivent employer ces mêmes secours avec une entiere confiance.
D'abord après la morsure, si elle est dans les chairs, & si l'on peut le faire sans danger, il faut couper tout ce qui a été touché. Anciennement on la brûloit avec un fer rouge, car les scarifications sont assez inutiles. L'on doit laver long-tems la plaie avec de l'eau tiede, légérement salée; ensuite on en frotte les bords & les environs, à deux pouces de distance, avec un demi-quart d'once de l'onguent [No. 27], & on la panse deux fois par jour avec un onguent fort doux comme [No. 28], pour former une suppuration; mais l'on ne se sert de l'onguent [No. 27], qu'une fois par jour. Par rapport au régime, il faut diminuer la quantité des alimens, & sur-tout de la viande, se sévrer de vin, de liqueurs, d'épiceries, de choses chaudes quelconques; ne boire qu'une ptisane d'orge & de fleurs de tilleul; se tenir le ventre libre; mettre tous les jours les jambes dans l'eau tiede. L'on peut prendre, de trois en trois jours, une prise du remede [No. 29], qui est tout à la fois composé de Mercure, qui détruit le venin, & de Musc, qui empêche les spasmes. J'avoue cependant que je compte peu sur le Mercure donné sous cette forme: les frictions sont bien plus efficaces; elles suffiront toujours, j'espere, pour prévenir le mal. Mais s'il étoit déja déclaré, que le malade fût robuste & sanguin, il faudroit ordonner 1. une très ample saignée, qu'on réitere jusques à deux, trois, quatre fois, si les circonstances paroissent le demander. 2. Un bain tiede, s'il est possible d'y faire entrer le malade, & le réitérer une, & même deux fois par jour. 3. Lui donner tous les jours deux, ou même trois lavemens émolliens [No. 5]. 4. Frotter la plaie r'ouverte & ses environs avec la pomade [No. 27], deux fois par jour. 5. Frotter d'huile tout le membre mordu, & le laisser enveloppé d'une flanelle huilée. 6. Prendre, de trois en trois heures, une prise du remede [No. 29], avec quelques tasses d'infusions de tilleul & de sureau. 7. Prendre tous les soirs le remede [No. 30], & même le réitérer le matin, si le malade n'est pas tranquille, & boire par-dessus de la même infusion. 8. S'il y a des grands soulévemens de cœur, de l'amertume dans la bouche, on peut donner la poudre [No. 34], qui fait rendre beaucoup de glaires & de bile. 9. Il est fort peu question de la nourriture du malade. S'il en veut, on peut lui donner des pannades, du bouillon, du pain, des soupes farineuses, du lait.
§. 180. En faisant usage de ces remedes, on verra tous les symptomes disparoître peu-à-peu, & enfin la santé se rétablir tout-à-fait; mais si le malade reste long-tems foible & craintif, l'on fera usage de la poudre [No. 14], trois fois par jour.
§. 181. L'on a vu un garçon, chez lequel la rage avoit commencé à se manifester, être très bien guéri, en frottant le voisinage de la plaie avec de l'huile d'olive, dans laquelle on avoit dissous du camphre & de l'opium, en lui faisant faire quelques frictions avec la pommade [No. 27], & en lui faisant avaler de l'eau de Luce (c'est une liqueur spiritueuse & antispasmodique) avec un peu de vin. Ce remede, dont on peut prendre une cuillerée à caffé de quatre en quatre heures, calme l'agitation, occasionne une sueur abondante, & fait disparoître tous les symptomes.
§. 182. On guérit les chiens en les frottant avec des doses de pommade triples de celles qu'on emploie pour les hommes, & en leur donnant le bol [No. 32]; mais il faut employer ces remedes dès qu'ils sont mordus. Quand la rage est déclarée, il y auroit trop de danger, & il faut incessamment les tuer: l'on peut tenter cependant, si, en leur jettant le bol, ils l'avaleront. Dès qu'ils sont mordus, il faut les tenir enfermés, & ne les relâcher qu'au bout de trois ou quatre mois.
§. 183. L'on a sur la morsure des chiens, un préjugé dangereux & faux, c'est que, si un chien qui a mordu quelqu'un sans être enragé, le devient une fois, la personne mordue le deviendra en même tems. Une telle idée est aussi ridicule, que si l'on disoit que quand deux personnes ont couché dans le même lit, si l'une prend au bout de dix ou douze ans, la gale ou la petite vérole, ou quelque autre maladie contagieuse, l'autre la prendra aussi. De deux choses l'une: ou le chien qui mord, est dans un commencement de rage; dans ce cas, elle sera manifeste au bout de quelques jours, & l'on doit dire qu'on a été mordu par un chien enragé: ou il n'en a absolument aucun principe; dans ce second cas, je demande à tout homme sensé, s'il peut la donner? Personne ne donne ce qu'il n'a pas. Cette idée baroque fait faire une action dangereuse à ceux qui en sont imbus; ils se servent du droit que la loi leur accorde de faire tuer le chien, & par-là ils restent dans l'incertitude sur son état & sur leur sort; incertitude effrayante, & qui peut avoir des suites fâcheuses, indépendantes de tout venin. Le parti qu'on doit prendre, c'est de faire enfermer le chien sous ses yeux, afin de s'assurer s'il est enragé, ou s'il ne l'est pas.
§. 184. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de montrer l'horreur, la barbarie & le crime de cette méthode, qui étouffoit, il n'y a pas si long-tems, les malades entre les couvertures. Elle est prohibée dans plusieurs pays, & sans doute, elle seroit punie, au moins elle devroit l'être, dans ceux même où elle ne l'est pas encore.
Une autre barbarie, dont il faut espérer aussi qu'on ne verra plus d'exemples, c'est l'abandon de ces misérables, sans aucun secours: abandon odieux, lors même qu'on n'auroit pas d'espérance de les sauver, & qui seroit criminel aujourd'hui, qu'on peut leur donner des secours efficaces. Je le réitere, les malades n'ont très souvent aucune envie de mordre: lors même qu'ils sont portés à cela, ils craignent de le faire, & avertissent qu'on s'éloigne d'eux; ainsi il n'y a aucun danger à courir, ou lorsqu'il y en a, il est très aisé de le prévenir par quelques précautions.