§. 170. L'on emploie souvent pour le rhumatisme des remedes très nuisibles & qui font tous les jours de très grands maux; tels sont les remedes spiritueux, l'eau-de-vie, l'eau d'arquebusade: ou ils rendent la douleur plus opiniâtre & plus fixe en durcissant la peau, ou ils obligent l'humeur à se jetter sur quelqu'autre partie, & l'on a des exemples de gens morts promptement pour avoir appliqué de l'esprit de vin sur des douleurs de rhumatisme. D'autrefois l'humeur n'ayant point d'issue par la peau, se jette sur l'os & l'artere. Il est arrivé ici un fait singulier dont on pourroit profiter. Une femme frottoit le soir son mari, qui avoit un rhumatisme très douloureux au bras, avec de l'esprit de vin. Un heureux accident détruisit le mal qu'elle lui auroit fait. En approchant la chandelle, le feu prit à l'esprit de vin; la partie malade fut brulée. On pansa la brulure; les douleurs de rhumatisme finirent entierement.
Les onguens âcres & gras produisent aussi de très mauvais effets, & sont égalemens dangereux. L'on a vu des caries, après l'usage d'un remede connu sous le nom de baume de térebenthine soufré. En 1750, je fus consulté, trois jours avant sa mort, pour une femme, qui souffroit depuis longtems des douleurs aigües. On lui avoit fait différens remedes, & entr'autres elle avoit pris beaucoup d'une ptisane, dans laquelle entroit l'antimoine avec quelques purgatifs, & on l'avoit frottée avec un baume gras & spiritueux. La fievre, les douleurs, le dessechement avoient augmenté; les os des cuisses & des bras s'étoient cariés; & dans les mouvemens nécessaires pour la secourir, elle s'étoit cassé, sans sortir de son lit, les deux cuisses, & un bras. Un exemple aussi effrayant doit faire sentir le danger des remedes administrés inconsidérément, même dans les maux qui paroissent les moins graves par eux-mêmes. Je dois encore avertir, qu'il y a des douleurs de rhumatismes, qui ne veulent aucune application, & que presque tous les remedes irritent. L'on doit se contenter de garantir la partie, des impressions de l'air.
§. 171. «Si la durée de la douleur, fixée dans le même endroit, occasionne un commencement de roideur à l'article qui en est affecté, il faut deux fois le jour exposer la partie à la vapeur d'eau chaude; la bien essuyer après avec des linges chauffés; la frotter legerement, & l'enduire ensuite d'onguent d'althea». La douche jointe à cette vapeur, augmente beaucoup son efficacité. J'ai fait faire, pour un cas de cette espece, une machine de fer blanc, très simple, & qui réunit la vapeur & la douche.
§. 172. Les enfans sont sujets à des douleurs si violentes & si générales qu'on ne peut les toucher, dans aucun endroit, sans leur faire jetter des cris violens. Il ne faut pas s'y méprendre, ni traiter ce mal comme rhumatisme; il dépend des vers, & se dissipe quand ils ont rendu.
CHAPITRE XII.
De la Rage.
§. 173. Les hommes peuvent devenir enragés sans aucune morsure; mais ce cas est extrêmement rare. Il arrive souvent que la rage se déclare dans un chien, il en mord d'autres; plusieurs deviennent enragés. Les autres animaux, & les hommes eux-mêmes sont mordus; & cette morsure produit quelquefois la rage; car il ne faut point croire que cela arrive toujours.
§. 174. Si un chien, gai auparavant, est en même tems triste & hargneux, s'il a du dégoût, quelque chose d'extraordinaire dans les yeux, une inquiétude qui se manifeste par ses démarches, on doit craindre qu'il ne devienne enragé; & l'on doit, dès cet instant, l'attacher; & le tuer, dès que le mal sera tout-à-fait déclaré. Il seroit même plus prudent de le tuer d'abord, quand il n'a mordu personne.
Bientôt les symptomes augmentent. Son aversion pour les alimens, surtout liquides, devient plus forte; il ne connoît plus son maître, sa voix se change, il ne veut plus qu'on l'aborde, & mord ceux qui veulent le faire, il s'éloigne de sa demeure, marchant la tête & la queue baissées, la langue à demi pendante, & chargée d'écume, (ce qui arrive au reste assez ordinairement à tous les chiens). Les autres le fuient. Quelquefois il se contente de mordre ce qui se trouve près de lui; d'autres fois plus furieux, il se jette à droite & à gauche sur tous les hommes & les animaux qu'il apperçoit. Il fuit avec horreur toutes les eaux qu'il rencontre. Enfin il tombe par épuisement; quelquefois il se releve, se traine encore quelques instans, & périt ordinairement le troisieme, ou au plus tard, le quatrieme jour de son évasion.
§. 175. Quand quelqu'un a été mordu, la plaie se referme aussi aisément que si elle n'étoit point vénimeuse; mais au bout de quelque tems, plus ou moins, depuis trois semaines, jusques à trois mois, le plus souvent six semaines; on commence à sentir, dans l'endroit où étoit la plaie, une douleur sourde. La cicatrice se gonfle, rougit, se r'ouvre, & laisse couler une humeur âcre, puante, rougeâtre. Dans le même tems le malade sent de la tristesse, de la nonchalance, un engourdissement général, un froid presque continuel, de la peine à respirer, une angoisse qui ne le quitte point, des douleurs dans les boyaux; le pouls est foible & irrégulier; le sommeil agité, inquiet, troublé par des rêves, des sursauts, des frayeurs. Les selles sont souvent dérangées; il survient d'un moment à l'autre, de petites sueurs froides; l'on éprouve quelquefois une legere douleur dans la gorge. C'est-là le premier degré de la rage; ce que quelques Medecins appellent la rage mue.
§. 176. Le second degré, la rage confirmée, ou rage blanche, est accompagné des symptomes suivans. Le malade est pressé par une soif ardente, & il souffre en buvant. Bientôt il hait la boisson, particulierement l'eau; & quelques heures après, il l'abhore; & cette horreur est si forte, que l'approche de l'eau près de ses levres, sa vue, son nom même, ou celui de toute autre boisson; la vue des choses qui par leur transparence ont quelque rapport avec l'eau, comme la lumiere, lui occasionne une angoisse extrême, & quelquefois des convulsions. Ils avalent cependant, mais violemment, un peu de viande ou de pain, quelquefois de la soupe; plusieurs même, les boissons qu'on leur offre, comme remede, moyennant que ce ne soit pas de l'eau, ou qu'en même tems on ne leur parle pas d'eau. L'urine s'épaissit & s'enflamme; quelquefois elle se supprime. La voix devient rauque, ou ils la perdent presqu'entierement; mais ce qu'on dit de leurs aboiemens, semblables à ceux des chiens, sont des contes ridicules, superstitieux, & dénués de tout fondement, aussi bien que plusieurs autres fables, dont on a chargé l'histoire de cette maladie. L'aboiement des chiens leur fait peine. Ils ont des momens de délire, mêlés quelquefois de fureur. C'est dans ces momens qu'ils crachent autour d'eux, qu'ils cherchent même à mordre, & qu'ils ont mordu quelquefois. Le regard est fixe & un peu furieux; le visage souvent rouge. Ordinairement ces infortunés sentent venir l'accès, & conjurent les assistans d'être sur leur garde. Plusieurs n'ont jamais cette envie de mordre. Les angoisses & les douleurs qu'ils ressentent sont inconcevables. Ils desirent ardemment la mort: quelques-uns se sont tués eux-mêmes, quand ils en ont eu les moyens.