§. 202. Le seul moyen sûr d'en éloigner tout le danger, c'est de l'inoculer: mais ce moyen salutaire, qu'on doit regarder comme une grace particuliere de la Providence, ne peut être à l'usage du peuple, que dans les pays où l'on a fondé des hôpitaux pour l'inoculation.
CHAPITRE XIV.
De la Rougeole.
§. 203. La rougeole, à laquelle les hommes sont aussi généralement assujetis qu'à la petite vérole, est une maladie à-peu-près de la même espece, mais moins meurtriere, quoique dans quelques pays elle fasse d'assez grands ravages. Dans celui-ci, l'on meurt plus rarement de la maladie, que de ses suites.
Quelquefois il y a en même tems épidémie de petite vérole & de rougeole dans le même endroit; plus souvent cependant, j'ai vu qu'elles régnoient dans des années différentes. Il arrive aussi, que les deux maladies se mêlent, & l'une survient à l'autre avant qu'elle soit finie; ce qui est dangereux.
§. 204. Chez quelques malades, le mal s'annonce plusieurs jours à l'avance, par une petite toux fréquente & seche, sans aucun autre mal. Plus ordinairement elle s'annonce par un mal-aise général, des alternatives de frissons & de chaleur, un mal de tête violent chez les adultes, un assoupissement chez les enfans, un mal de gorge très fort, &, ce qui caractérise la maladie, une rougeur & une chaleur considérables dans les yeux, accompagnées d'un gonflement des paupieres, d'un écoulement de larmes extrêmement âcres, & d'une si grande sensibilité, qu'ils ne peuvent pas soutenir la lumiere; des éternûmens très fréquens, & un écoulement par le nez, de la même matiere qui coule des yeux. La chaleur & la fievre augmentent, le malade a de la toux, de l'oppression, de l'angoisse, des envies de vomir continuelles, de violentes douleurs dans les reins; quelquefois la diarrhée, & alors les vomissemens sont moins considérables. D'autres fois un peu de sueur, mais moins abondamment que dans la petite vérole; la langue est blanche, la soif est souvent ardente; les accidens sont généralement plus violens, qu'avant les petites véroles bénignes. Enfin le quatriéme, ou le cinquiéme jour, quelquefois sur la fin du troisiéme, l'éruption se fait très promptement, & très abondamment sur tout le visage, qui, dans peu d'heures, est couvert de taches, donc chacune ressemble à une morsure de puce, mais d'un rouge plus foncé, & dont plusieurs se réunissant, forment des plaques rouges, plus ou moins larges; & qui enflammant la peau, produisent une enflûre sensible au visage, quelquefois même les yeux sont fermés. Chaque petite tache est un peu élevée, sur tout au visage, où l'on s'en apperçoit à l'œil & au doigt. Dans le reste du corps, cette élévation n'est presque sensible que par la rudesse qu'elle donne à la peau. Après avoir commencé par le visage, l'éruption se continue sur la poitrine, le dos, les bras, les cuisses, les jambes. Elle est ordinairement très abondante sur la poitrine & sur le dos; il arrive même quelquefois, qu'on trouve des plaques rouges sur la poitrine, avant qu'il se soit fait aucune éruption sur le visage. Le malade a souvent, comme dans les petites véroles, des saignemens de nez abondans, qui emportent le mal de tête, d'yeux & de gorge.
Quand la maladie est fort douce, presque tous les accidens diminuent après l'éruption, comme dans la petite vérole; mais ordinairement le changement en bien, n'est pas aussi sensible que dans cette premiere maladie. Les vomissemens cessent, il est vrai, presqu'entierement, mais la fievre, la toux, le mal de tête continuent; & j'ai vu quelquefois, qu'un vomissement de matieres bilieuses, un ou deux jours après l'éruption, soulageoit beaucoup plus que l'éruption même. Le troisiéme ou le quatriéme jour de l'éruption, la rougeur diminue, les taches ou boutons se desséchent, & tombent en petites écailles; la peau même intermédiaire tombe de la même maniere, & se trouve remplacée par une nouvelle, qui s'est formée dessous. Le neuviéme jour, quand la maladie est allée vite; le onziéme, quand elle a été fort lente, il ne reste aucun vestige de rougeur, & la peau est d'abord très bien racommodée.
§. 205. Mais le malade n'est pas guéri, à moins que pendant le tems de la maladie, ou d'abord après, il n'ait eu quelqu'évacuation considérable, comme les vomissemens dont j'ai parlé tout à l'heure, ou une diarrhée bilieuse, ou des urines, ou des sueurs abondantes; car, quand il survient quelqu'une de ces évacuations, la fievre disparoît, le malade reprend des forces, & se guérit entierement. Quelquefois aussi, sans aucune de ces évacuations, la transpiration insensible dissipe les restes du venin, & le malade se porte très bien; mais d'autres fois, ce venin, s'il ne s'évacue pas entierement, se jette sur le poulmon, y produit une légere inflammation; l'oppression, la toux, l'angoisse, la fievre reviennent, & le malade est dans un grand danger. Souvent l'orage est moins violent; mais il est long, & il reste des toux très opiniâtres, qui ont plusieurs caracteres de coqueluches. En 1758, il y eut ici une épidémie de rougeoles extrêmement nombreuse: presque tous ceux qui l'eurent, & qui ne furent pas extrêmement bien soignés, eurent aussi cette toux, qui étoit très forte & très rebelle.
§. 206. Quoique ce soit-là la marche de la maladie abandonnée à elle-même, ou mal soignée, & sur-tout traitée par un régime chaud; quand on a soin de modérer la fievre dans les commencemens, de délayer, & d'entretenir les évacuations, ces mauvaises suites sont extrêmement rares.
§. 207. La façon de traiter cette maladie est la même que pour la petite vérole. 1. Si la fievre est forte, le pouls dur, l'oppression violente, tous les symptomes graves, on fait une ou deux saignées. 2. L'on donne des lavemens & des bains de jambes; la violence du mal en regle la quantité. 3. Les ptisanes [No. 2] ou [4], ou un thé de sureau ou de tilleul, auquel on mêle une cinquiéme partie de lait. 4. Les parfums d'eau chaude. 5. Dès que les rougeurs commencent à pâlir, on purge avec la potion [No. 22]. 6. On tient le malade au régime, après cette purgation, encore une couple de jours, & ensuite on le met à celui des convalescens. 7. S'il survient, dans le tems que l'éruption doit se faire, des accidens semblables à ceux qui surviennent dans la petite vérole, on y remédie de la même maniere.
§. 208. Quand on n'a pas suivi cette méthode, & que les accidens décrits [§. 205] surviennent, il faut traiter la maladie comme une inflammation commençante, & faire tout ce qui vient d'être dit [§. 207]. Si le mal n'est pas violent, l'on peut se passer de la saignée. S'il y a long-tems qu'il dure dans des enfans gras, chargés d'humeurs, lents, pâles, il faut joindre aux mêmes secours, sans saignées, la potion [No. 8], & les vésicatoires aux jambes.