§. 239. Quelques accès de fievre ne sont pas extrêmement nuisibles. Il arrive même quelquefois, qu'ils produisent quelque changement favorable dans la santé, & détruisent quelques maladies de langueur. Mais on se trompe en les regardant généralement comme salutaires. S'ils durent long-tems, s'ils sont longs & violens, ils affoiblissent tout le corps, ils dérangent toutes les fonctions, & surtout les digestions; ils rendent les humeurs âcres, & jettent dans plusieurs maladies chroniques, entre autres la jaunisse, l'hydropisie, l'asthme, & les fiévres lentes. Quelquefois les vieillards et les gens très foibles meurent dans l'accès; & c'est toujours dans le tems du froid.

§. 240. L'on a un remede immanquable pour la guerison de ces fiévres; c'est le Kina ou Kinkina; ainsi l'on est toujours sûr de les dissiper, & il n'y a de difficulté que celle de savoir, s'il n'y a point d'autre cause de maladie compliquée avec la fievre. S'il y en a, il faut les détruire par leurs remedes particuliers.

§. 241. Dans les fiévres de printems, si les accès ne sont pas violens, si le malade est bien entre les accès, que son appétit, ses forces, son sommeil, ne se perdent pas, il ne faut rien faire du tout, que mettre le malade au régime des convalescens. [§. 42], [45]. C'est celui qui convient dans toutes les fievres d'accès; parceque si on les mettoit au régime des maladies aigües, on les affoibliroit inutilement; & si l'on ne retranchoit rien de leurs alimens, comme il ne se fait point de digestion pendant tout le tems de l'accès, & que l'estomac est toujours un peu affoibli, il se formeroit des crudités qui entretiendroient la fiévre. L'on doit ne point prendre d'alimens solides au moins deux heures avant l'accès. Si la fiévre revient, après le sixieme ou le septieme, & que le malade ne paroisse avoir aucun besoin de purger, ce qu'on apprendra à connoître dans le chapitre des remedes de précaution [§. 416], on lui donne le quinquina, qui est la poudre [No. 14]. Si la fiévre est quotidienne, ou double tierce, on en donne trois quarts d'once, ou six prises, entre deux accès; & comme l'on n'a que dix ou douze, tout au plus quatorze ou quinze heures, il ne faut mettre qu'une heure & demie d'intervalle entre chaque prise. On peut placer un seul bouillon, dans tout ce tems-là, entre deux prises.

Quand la fiévre est tierce, il faut en donner une once, ou huit prises. On en prend une de trois en trois heures. Quand elle est quarte, j'en donne une once & demie de la même façon. Il est inutile de vouloir arrêter les accès avec de moindres doses. C'est en les donnant trop petites qu'on échoue si souvent, & l'on croit le remede inutile; au lieu qu'il ne l'est que par la faute de ceux qui l'emploient. Il faut que la derniere prise soit donnée deux heures avant l'accès.

Souvent après ces doses de kina, l'accès manque; mais soit qu'il manque, ou qu'il revienne, il faut après que son tems est passé, en redonner la même quantité, qui emporte certainement le second accès. On continue ensuite, pendant six jours, de donner la moitié de cette dose, entre le tems qu'auroient rempli ces accès, s'ils étoient venus; & pendant tout ce tems-là le malade prend le plus d'exercice qu'il peut.

§. 242. Si les accès sont très forts, le mal de tête très violent, le visage rouge, le pouls plein & dur; s'il y a de la toux; si lors même que l'accès est passé, le pouls conserve de la dureté; si les urines sont ardentes, la langue fort seche, il faut saigner & faire boire beaucoup de ptisane d'orge [No. 3]. Ces deux remedes mettent ordinairement dans l'état décrit [§. 241]. L'on peut donner, dans un jour libre, trois ou quatre prises de la poudre [No. 23]. & ensuite l'on abandonne la maladie pendant quelques accès. Si elle ne finit pas, on vient au quinquina.

Si le malade, hors même des accès, avoit la bouche mauvaise, du dégoût, des maux de reins, des douleurs de genou; on pourroit le purger, avant que de lui donner le quinquina, avec la poudre [No. 21] ou la potion [No. 22].

§. 243. Dans les fiévres d'automne, si elles s'annoncent continues à-peu-près comme les fiévres putrides, on fait prendre abondamment de la ptisane d'orge [No. 3]; & au bout de deux ou trois jours, si les signes d'embarras dans l'estomac continuent, on donne le remede [No. 33] ou celui [No. 34][14]. Après ce remede si les signes de putridité continuent encore, on purge avec plusieurs prises de la poudre [No. 23], ou, les gens robustes, avec celle [No. 21]; & quand la fiévre est tout-à-fait reglée, on donne le quinquina comme [§. 241]. Mais comme les fiévres d'automne sont plus opiniâtres, après l'avoir discontinué huit jours, quoiqu'il ne soit revenu aucun accès, il faut le redonner encore pendant huit autres jours, trois prises par jour; surtout si la fiévre étoit quarte; & même dans cette espece, je l'ai souvent fait prendre six fois, de huit en huit jours. Le peuple aura de la peine à se soumettre à cette cure, qui est couteuse par le prix du quinquina; mais je n'ai pas cru que cela dût m'empêcher de l'indiquer comme la seule qui soit certaine, car rien ne peut remplacer le quinquina; c'est le seul remede sûr, c'est le seul innocent dans tous les cas. L'on a été imbu pendant long-tems de préjugés contraires. L'on croyoit qu'il gâtoit l'estomac; & pour prévenir cela, on donnoit à manger une heure après. Bien loin de gâter l'estomac, c'est le remede du monde qui le fortifie & le rétablit le mieux; & c'est une coutume nuisible, quand on est obligé de le donner souvent, que de manger une heure après. L'on croyoit qu'il laissoit des obstructions, & qu'il conduisoit à l'hydropisie. Ce qui obstrue & conduit à l'hydropisie, c'est la longueur de la fiévre. Non-seulement le quinquina empêche ce malheur, mais lorsqu'il est arrivé, parcequ'on ne s'en est pas servi, son usage guérit cette maladie. En un mot, s'il y a quelque maladie jointe à la fiévre, quelquefois cela empêche l'effet du quinquina sans le rendre nuisible. Mais quand la fievre est seule, il a toujours fait, & fera toujours, tout le bien possible. Je parlerai ailleurs des moyens qui peuvent y suppléer quoiqu'imparfaitement.

[14] Voyez, [§. 223], les cas dans lesquels on doit employer ce second remede, préférablement au premier.

§. 244. Dès qu'on a commencé le quinquina, il faut bien se garder de se purger, la purgation redonneroit la fiévre.