§. 320. Un préjugé pernicieux, dont l'on est encore généralement imbu, c'est que les fruits sont nuisibles dans la dyssenterie, qu'ils la procurent, & qu'ils l'augmentent. Il n'y a peut-être point de préjugé plus faux. Les mauvais fruits, les fruits mal mûrs dans les mauvaises années, peuvent occasionner des coliques, quelquefois des diarrhées, plus souvent des constipations, des maladies des nerfs & de la peau; jamais la dyssenterie épidémique. Les fruits mûrs de quelques especes qu'ils soient, & surtout ceux d'été, sont le vrai préservatif de cette maladie. Le plus grand mal qu'ils puissent faire, c'est, en fondant les humeurs, & sur-tout la bile épaissie s'il y en a, dont ils sont le vrai dissolvant, d'occasionner une diarrhée; mais cette diarrhée même mettroit à l'abri de cette dyssenterie. L'année derniere & la précédente ont été extrêmement abondantes en fruits; point de dyssenterie. On croit même remarquer qu'elle est plus rare & moins fâcheuse qu'autrefois; & l'on ne peut assurément l'attribuer, si le fait est vrai, qu'aux nombreuses plantations d'arbres, qui ont rendu les fruits extrêmement communs. Toutes les fois que j'ai vu des dyssenteries, j'ai mangé moins de viande & beaucoup de fruits; je n'en ai jamais eu la plus legere attaque. Plusieurs Médecins suivent la même méthode. J'ai vu onze malades dans une maison; neuf furent dociles, & mangerent des fruits; ils guérirent. La grand'-mere & un enfant, qu'elle aimoit mieux que les autres, périrent. Elle conduisit d'abord l'enfant à sa mode, avec du vin brûlé, de l'huile, quelques aromates & point de fruit; il mourut. Elle se conduisit de la même façon, & eut le même sort. Dans une campagne près de Berne, en 1750, dans le tems que la dyssenterie faisoit beaucoup de ravages, & que l'on défendoit sévérement les fruits; de onze personnes qui composoient la maison, dix mangerent beaucoup de prunes, & ne furent point attaquées. Le cocher, seul docile au préjugé, s'en abstint soigneusement, & eut une dyssenterie terrible.

Cette maladie détruisoit un régiment Suisse, qui se trouvoit en garnison dans les Provinces méridionales de France; les Capitaines acheterent le fruit de plusieurs arpens de vignes: l'on y portoit les soldats malades; l'on cueilloit du raisin pour ceux qui ne pouvoient pas être portés; les sains ne mangeoient rien autre chose. Il n'en mourut pas un seul, & il n'y en eut plus d'attaqués.

Un Ministre étoit attaqué d'une dyssenterie, que les remedes qu'il prenoit ne guérissoient point; il vit par hasard des groseilles rouges; il en eut envie, il en mangea trois livres depuis sept heures du matin jusqu'à neuf: il fut déja mieux ce jour-là, & entiérement guéri le lendemain.

Je pourrois accumuler un grand nombre de faits pareils: ceux-là suffiront pour convaincre les plus incrédules, & il m'a paru important de le faire. Loin de s'interdire les fruits quand la dyssenterie régne, l'on peut en manger davantage. Les Directeurs de la Police, loin de les prohiber, doivent en faire fournir les marchés; c'est une vérité que les gens instruits ne révoquent plus en doute nulle part. L'expérience la démontre, & elle est fondée en raison, puisque les fruits remédient à toutes les causes des dyssenteries.

§. 321. Il est extrêmement important que les malades aillent à la selle dans des endroits à part, parceque les excrémens sont très contagieux; & s'ils vont sur des bassins, on doit les sortir très promptement de la chambre, dans laquelle on doit renouveller continuellement l'air, & brûler beaucoup de vinaigre. Il est aussi très nécessaire de changer souvent les linges; sans ces précautions, la maladie devient plus mauvaise, & elle attaque ceux qui habitent la même maison. Il seroit fort à souhaiter qu'on pût convaincre le peuple de ces vérités. Monsieur Boerhaave conseilloit, quand la dyssenterie étoit épidémique, de mettre de l'eau-de-vie dans toute l'eau qu'on boit.

§. 322. Je ne sais par quelle fatalité il n'y a point de maladie pour laquelle on conseille un plus grand nombre de remedes différens; il n'y a personne qui ne vante le sien, qui ne l'éleve au-dessus des autres, & qui ne promette hardiment de guérir en quelques heures une maladie longue, dont il n'a aucune idée juste, avec un remede dont il ignore parfaitement les effets. Le malade souffrant, inquiet, impatient, prend de toutes mains, & s'empoisonne par peur, par ennui, ou par complaisance. De ces différens remedes, il y en a qui ne sont qu'indifférens, d'autres sont pernicieux. Je n'entreprendrai point de rapporter ceux-mêmes que je connois; mais après avoir réitéré que la seule véritable méthode est celle que j'ai indiquée, & qui a pour but d'évacuer les matieres; & que celles qui ne vont pas à ce but, sont mauvaises, je me borne à avertir que la pire de tous, c'est celle qui est la plus généralement suivie, & qui consiste à arrêter les évacuations par des remedes adstringens, ou ceux qu'on tire de l'opium; méthode mortelle, qui tue, toutes les années, un grand nombre de personnes, & qui en jette d'autres dans des maux incurables. En empêchant l'évacuation de ces matieres, en renfermant le loup dans la bergerie, il arrive ou que cette matiere irrite les intestins, les enflamme, & de l'inflammation naissent les douleurs horribles, la vraie colique inflammatoire, & ensuite ou la gangrenne & la mort, ou un squirrhe, qui dégénere en cancer (j'ai vu ce cas horrible); ou un abcès, la suppuration, un ulcere; ou elle se jette ailleurs, produit des squirrhes au foie, des asthmes, l'apoplexie, l'épilepsie ou mal-caduc, des douleurs de rhumatismes horribles, des maux d'yeux & des maux de peau incurables. Telles sont les suites de tous les remedes adstringens, & de ceux qu'on donne pour faire dormir; thériaque, mithridate, diascordium, quand on les donne trop tôt.

J'ai été appellé pour un rhumatisme cruel, qui avoit succedé immédiatement à un mélange de thériaque & d'eau de plantain donné le second jour d'une dyssenterie. Ceux qui ordonnent ces remedes, en ignorent sans doute les conséquences; il suffira j'espere de les leur avoir fait connoitre.

§. 323. L'abus des purgatifs a aussi ses dangers. L'on détermine toutes les humeurs à se jetter sur les parties malades; le corps s'épuise, les digestions ne se font plus, les boyaux s'affoiblissent; quelquefois même il s'y fait de legeres ulcerations; il nait des diarrhées presqu'incurables, & qui tuent après plusieurs années de souffrances.

§. 324. Si les évacuations sont excessives, & le mal long, on tombe dans l'hydropisie; mais en l'attaquant d'abord, on peut la dissiper.

CHAPITRE XXV.
La Galle.