Il resteroit, sans doute, bien des choses à dire sur ces importans objets; mais outre que je ne veux point trop allonger cet ouvrage, & que beaucoup d'autres occupations ne me laissent point de tems pour tout ce qui n'est pas Médecine, je craindrois de sortir de mon sujet: tout ce que j'ai dit jusqu'à présent en fait partie, puisqu'en donnant au peuple des avis sur sa santé, il falloit lui indiquer les causes qui la corrompent; mais ce que je pourrois dire de plus, paroîtroit peut-être étranger.

Je n'ajoute qu'un mot. Ne pourroit-on pas, pour remédier à des maux qu'il est impossible de prévenir, choisir quelque canton du pays, dans lequel on chercheroit, par des récompenses, 1o. à arrêter tous ses habitans; 2o. à les encourager par d'autres récompenses, à une population plus abondante. Ils n'en sortiroient point; ainsi ils n'iroient pas s'exposer à tous les maux dont j'ai parlé; on ne s'y marieroit point à des étrangers qui pourroient y apporter le désordre; ainsi vraisemblablement ce quartier, au bout d'un certain tems, seroit trop peuplé, & pourroit fournir des colonies pour les autres.

Une cause plus puissante que celles que l'on a rapportées, a produit jusqu'à ce moment en France, la dépopulation; c'est la décadence de l'agriculture, les habitans de la campagne fuyant la milice: les corvées, les impôts, & attirés à la ville par l'intérêt, la paresse & le libertinage, ont laissé les campagnes presque désertes. Ceux qui y sont restés, n'étant point encouragés au travail, ou ne suffisant pas pour ce qu'il y a à faire, se sont contentés de cultiver ce qu'il leur falloit absolument pour subsister; ils ont gardé le célibat, ou se sont mariés tard; ou, à l'exemple des habitans des villes, ils ont refusé à l'Etat, à leur femme, à la nature, ce qu'ils leur devoient. La terre privée de cultivateurs par cette expatriation & cette inaction, n'a point rapporté, & la dépopulation des campagnes a augmenté tous les jours, parceque la mesure de la subsistance est celle de la population, & que l'agriculture peut seule multiplier les subsistances. Une seule comparaison fera sentir l'importance & la vérité de ces principes, à ceux qui n'en ont pas vu le développement & la démonstration dans les ouvrages de l'ami des hommes. «Un ancien Romain, toujours prêt à retourner labourer son champ, vivoit lui & sa famille d'un arpent de terre: un sauvage qui ne seme ni ne laboure, consume seul le gibier que cinquante arpens de terre peuvent nourrir; conséquemment Tullus Hostilius avec mille arpens de terre, pouvoit avoir cinq mille sujets; tandis qu'un chef de Sauvage, borné au même territoire, auroit à peine vingt hommes: telle est la disproportion immense que l'agriculture peut établir dans la population; c'en sont ici les deux extrémités. Un Etat se dépeuple en proportion de ce qu'il s'éloigne de l'une & se rapproche de l'autre.» On voit évidemment, que s'il y a quelque part augmentation de subsistances, il y aura bientôt augmentation de population, qui, à son tour, facilitera encore l'augmentation de la subsistance. Dans un tel pays, il y aura abondance d'hommes, qui, après avoir fourni le nombre nécessaire au service des armes, au commerce, à la Religion, aux arts, & aux professions de toute espece, &c. donnera encore des colonies qui iront porter au loin le nom & le bonheur de leur Nation: il y aura abondance de choses, dont le supperflu sera transporté chez l'étranger, pour en avoir d'autres que le pays ne fournit point; & l'excédent de l'échange, donné en argent, rendra la Nation riche, & par-là redoutable à ses voisins & heureuse. L'agriculture en vigueur peut produire tant d'avantages, & ce siecle aura la gloire de l'avoir renouvellée en favorisant les Agriculteurs, en les encourageant, & en établissant les sociétés d'agriculture.

Je passe enfin à la quatrieme cause de dépopulation; c'est la façon dont le peuple est conduit dans les campagnes quand il est malade. J'en ai été pénétré de douleur plusieurs fois. J'ai été témoin, que des maladies qui auroient été très legeres, devenoient mortelles par le traitement: & je suis convaincu, que cette cause fait seule autant de ravages que les précédentes; elle mérite bien, sans doute, toute l'attention des Médecins, dont la vocation est de travailler à la conservation de l'humanité. Pendant que nous donnons nos soins à sa partie la plus brillante dans les villes, sa moitié la plus nombreuse & la plus utile périt misérablement dans les campagnes, ou par des maux particuliers, ou par des épidémies générales, qui, depuis quelques années, paroissent dans différens villages, & y font des ravages considérables. Cette réflexion affligeante m'a déterminé à donner ce petit Ouvrage, qui est uniquement destiné pour ceux que leur éloignement des Médecins met dans le cas d'être privés de leurs secours. Je ne détaillerai point ici mon plan, qui est fort simple; je me contente de dire, que j'ai donné tous mes soins à le rendre le plus utile qu'il m'a été possible; & j'ose espérer que, si je n'ai pas montré tout le bien qu'on peut faire, au moins j'ai fait connoître les traitemens pernicieux qu'il faut éviter. Je suis intimement convaincu qu'on peut faire mieux que moi; mais ceux qui seroient en état, ne l'entreprennent pas: j'ai plus de courage, & j'espere que les gens qui pensent, me sauront quelque gré d'avoir donné un Ouvrage, dont la composition est rebutante par sa facilité même, par les détails minutieux qu'il exige, par la nécessité de ne dire que les choses les plus connues, & par l'impossibilité d'y traiter aucune matiere à fond, ou d'y développer aucune vue nouvelle & utile; c'est le travail d'un Pasteur, qui écriroit un catéchisme pour de petits enfans.

Je n'ignore pas cependant, que l'on a déja quelques ouvrages destinés pour les malades de la campagne, qui sont privés de secours; mais les uns, quoique faits dans un bon but, produisent un mauvais effet: de cette espece sont tous les recueils de remedes, sans description de maladie, & par-là même sans aucune regle sûre pour l'application; tels, par exemple, que le fameux recueil de Madame Fouquet, & quelques autres dans le même goût. Les autres se rapprochent du plan du mien; mais plusieurs ont embrassé trop de maladies, & par-là même sont devenus trop volumineux; d'autres ont été trop courts sur chaque article: d'ailleurs ils n'ont point insisté assez sur les causes des maladies, sur le régime général, les mauvais traitemens & les signes des maladies; leurs recettes ne sont point généralement aussi simples & aussi aisées à préparer qu'elles doivent l'être; enfin ils paroissent la plûpart s'être ennuyés de cet ouvrage vraiment triste, & l'avoir expédié trop promptement. Il n'y en a que deux, que je dois nommer avec respect, & qui, s'étant proposé un plan fort semblable au mien, l'ont rempli avec une supériorité qui mérite toute la reconnoissance du public. L'un est M. Rosen, premier Médecin du Royaume de Suede, qui, depuis quelques années, s'est servi de son crédit pour faire le plus grand bien aux peuples. Il a fait retrancher dans les almanachs, ces contes ridicules, ces avantures extraordinaires, ces conseils d'astrologie pernicieux, qui, en Suede, comme ici, ne servent qu'à entretenir l'ignorance, la crédulité, la superstition, & les préjugés les plus faux sur la santé, les maladies & les remedes; & il a pris la peine de composer sur les maladies populaires des traités simples, qu'il a substitués à ces tas de sottises: mais ces petits ouvrages, qui paroissent annuellement dans chaque almanach, n'ont point encore été traduits du Suedois, & par-là même, je n'ai pu en tirer aucun parti. L'autre est M. le Baron de Swieten, premier Médecin de Leurs Majestés Impériales, qui a bien voulu se donner les soins de faire, il y a deux ans, pour les armées, ce que je fais aujourd'hui pour les campagnes. Quoique mon ouvrage fût en grande partie composé quand le sien m'est parvenu, j'en ai pris différens morceaux; & si nos vues eussent été précisément les mêmes, j'aurois cru rendre un plus grand service en cherchant à répandre son livre, qu'en en publiant un nouveau; mais comme il n'a rien dit sur plusieurs articles que je traite fort au long, qu'il a traité de plusieurs maladies qui n'entrent pas dans mon plan; qu'il ne dit rien de quelques autres, dont je suis obligé de traiter: nos deux ouvrages, sans parler de la supériorité du sien, sont très différens relativement au fond des maladies; mais dans les maladies que nous examinons l'un & l'autre, je me fais une gloire d'être presque toujours dans ses principes.

Cet Ouvrage n'est point fait pour les vrais Médecins; mais peut être, outre mes amis, quelques-uns le liront. Je leur demande une grace, c'est de vouloir bien entrer dans l'esprit de l'Auteur, & ne point le juger comme Médecin d'après ce livre: je les avertis même ici, qu'ils feront mieux d'en quitter la lecture, qui ne doit rien leur apprendre. Ceux qui lisent pour critiquer, trouveront un plus vaste champ dans les autres brochures que j'ai publiées. Il n'est pas juste qu'un Ouvrage, qui n'a de but que l'utilité de mes compatriottes, me procure du désagrément: l'on doit être exempt de la critique, quand on a eu le courage d'entreprendre un travail qui ne peut mériter aucun éloge.

Après ces généralités, je dois entrer dans quelques détails sur les moyens qui me paroissent les plus propres à faciliter les bons effets que j'espere de mes soins. Je donnerai ensuite l'explication de quelques termes dont j'ai été obligé de me servir, & qui ne sont peut-être pas généralement connus.

Le titre d'avis au peuple, n'est point l'effet d'une illusion qui me persuade que ce livre va devenir une piece de ménage dans la maison de chaque paysan. Les dix-neuf vingtiemes ne sauront, sans doute, jamais qu'il existe; plusieurs ne sauroient pas le lire; un plus grand nombre, quelque simple qu'il soit, ne le comprendroit pas: mais je le destine aux personnes intelligentes & charitables qui vivent dans les campagnes, & qui, par une espece de vocation de la Providence, sont appellées à aider de leurs conseils tout le peuple qui les environne.

L'on sent aisément que j'ai en vue premierement, Messieurs les Curés: il n'y a point de village, de hameau, de maison foraine dans tout le pays, qui n'ait droit à la bienfaisance d'un d'entr'eux; & je sais qu'il en est un grand nombre, qui, touchés du triste sort de leurs ouailles malades, & effrayés des horreurs de leur situation, ont desiré cent fois d'être à même de pouvoir leur donner des soins pour le corps, dans le tems même qu'ils les disposent à se préparer à la mort, ou à tirer parti de la maladie, pour vivre dans la suite plus saintement. Je me féliciterai si ces Ecclésiastiques respectables trouvent ici quelques secours, qui puissent leur aider à satisfaire leurs intentions bienfaisantes. Le respect, l'amour de leur troupeau, leur vocation à de fréquentes visites dans les maisons, le devoir qui leur est imposé de détruire les préjugés fâcheux & la superstition, leur charité, leurs lumieres, la facilité que leurs connoissances physiques leur donnent à saisir toutes les vérités de ce petit Ouvrage, sont autant de raisons qui me persuadent qu'ils auront toute l'influence possible sur la réforme qu'il est à souhaiter de faire dans la Médecine du peuple.

J'ose en second lieu, compter sur les Seigneurs de Paroisse, dont les conseils, extrêmement respectés par leurs paroissiens, sont si propres à décréditer une mauvaise méthode, & à en accréditer une nouvelle, dont ils saisiront aisément tous les avantages. Les fréquents exemples que j'ai vu de la facilité avec laquelle ils entroient dans le plan d'un Curé, l'empressement qu'ils ont à faire soulager les malades de leurs villages, la générosité avec laquelle ils pourvoient à leurs besoins, me font espérer, en jugeant de ceux que je ne connois point, par ceux que je connois, qu'ils saisiront avec empressement un nouveau moyen de faire du bien dans leur voisinage. La vraie charité sent, que, manque de lumieres, elle peut nuire, & cette crainte la tient en suspens; mais elle saisit avidemment toutes les lueurs qui peuvent la diriger.