En troisieme lieu, les personnes riches ou au moins aisées, que leur goût, leurs emplois, ou la nature de leurs fonds fixent à la campagne, où elles se réjouissent en faisant du bien, seront charmées d'avoir quelques directions dans l'emploi de leurs soins charitables.
Dans tous les villages où il y a quelques membres des trois classes que je viens d'indiquer, ils sont presque toujours informés très promptement des maladies du lieu, parcequ'on s'adresse à eux pour du bouillon, de la thériaque, du vin, des biscuits, en un mot pour tout ce dont on croit que les malades ont besoin. A l'aide de quelques questions aux assistans, ou d'une visite au malade, ils jugeront au moins du genre de la maladie; & par une sage direction, ils préviendront une foule de malheurs. Ils donneront du nitre, au lieu de thériaque; de l'orge ou du petit lait, au lieu de bouillon; ils ordonneront des lavemens ou des bains de pied, au lieu de vin; & des grus à l'eau, au lieu de biscuits. L'on ne croira qu'au bout de quelques années le bien qui peut résulter de ces attentions si aisées & souvent répétées. L'on aura d'abord un peu de peine à changer une vieille habitude; mais quand elle sera détruite, la bonne s'enracinera tout aussi fortement, & j'espere que personne ne fera d'efforts pour la détruire.
Il est inutile de dire que je fonde plus d'espérance sur les soins des dames, que sur ceux de leurs époux, de leurs peres, ou de leurs freres: une charité plus active; une patience plus soutenue; une vie moins ambulante; une sagacité que j'ai admirée chez plusieurs à la ville & à la campagne, & qui fait qu'elles observent avec une grande exactitude, & qu'elles démêlent les causes cachées des symptomes, avec une facilité qui feroit honneur aux meilleurs Praticiens; enfin un don marqué pour s'attirer la confiance du malade, sont autant de caracteres, qui établissent leur vocation; & il y en a un grand nombre, qui la remplissent avec un zele digne des plus grands éloges, & qui devroient servir de modeles.
Les Maîtres d'école doivent encore être tous supposés avoir un degré d'intelligence suffisant, pour tirer parti de cet ouvrage; & je suis persuadé qu'ils pourroient faire un très grand bien. Je voudrois que, non seulement ils cherchassent à connoître la maladie, c'est la seule chose un peu difficile, & je crois l'avoir applanie autant qu'on le peut; mais encore qu'ils apprissent à appliquer les remedes. Un très grand nombre rasent: j'en ai vu qui saignoient, & qui donnoient des lavemens avec beaucoup d'adresse; tous apprendroient aisément à le faire, & il ne seroit peut-être pas hors de place d'introduire l'usage d'exiger, dans leurs examens, qu'ils sussent saigner. Ces talens, celui de juger du degré de la fievre, d'appliquer les vésicatoires & de les panser, seroient du plus grand usage dans les lieux où ils demeurent. Leurs écoles, souvent peu nombreuses, ne les occupent qu'un petit nombre d'heures par jour, la plûpart n'ont point de domaines à cultiver; quel meilleur usage pourroient-ils faire de leur loisir, que de l'employer au soulagement des malades? Leurs opérations pourroient être taxées à un prix assez modique, pour n'incommoder personne; & ce petit revenant bon rendroit leur situation encore plus douce: outre que cette distraction les préserveroit d'être entraînés quelquefois, par facilité & par désœuvrement, à prendre le goût de la boisson. Il y auroit encore un avantage à les accoutumer à cette espece de pratique, c'est que, soignant les malades, & ayant l'habitude d'écrire, ils seroient à même, dans les cas graves, de consulter ceux dont on croiroit avoir besoin.
Je ne doute point que parmi les laboureurs mêmes, il ne s'en trouve plusieurs tels que j'en connois, qui, remplis de sens, de jugement, & de bonne volonté, liront avec plaisir ce livre, le saisiront & en répandront avec empressement les maximes.
Enfin, j'espere que plusieurs Chirurgiens, répandus dans les campagnes, & qui exercent la Médecine dans leur voisinage, voudront le lire, entreront dans les principes que j'y établis, & en adopteront les conseils, quoiqu'un peu différens peut-être de ceux qu'ils ont suivis jusqu'à présent. Ils sentiront qu'on peut apprendre à tout âge, & de tout le monde; & ils ne se feront pas de peine de réformer quelques-unes de leurs idées, dans une science, qui, proprement, n'est pas la leur, & à l'étude de laquelle ils ne se sont jamais livrés, sur celles d'un homme qui s'en est uniquement occupé, & qui a eu plusieurs secours qui leur manquent.
Les sages-femmes pourront aussi rendre leurs soins plus efficaces, dès qu'elles voudront bien s'éclairer. Il seroit à souhaiter que généralement elles le fussent davantage, sur l'art même qu'elles exercent: les exemples de maux qu'on auroit évités avec plus d'habileté, sont assez fréquens pour faire desirer qu'on pût les prévenir; & cela ne seroit pas impossible: rien ne l'est, quand ceux qui ont l'autorité, veulent fortement; mais il faudroit qu'ils fussent instruits du mal, & il est très pressant.
J'ai donné les recettes des remedes les plus simples, & j'ai indiqué la façon de les préparer, avec assez de détail pour espérer que personne ne sera embarrassé à cet égard; mais qu'on ne croie point que cette simplicité nuit à l'utilité, & qu'ils sont moins efficaces: je déclare que ce sont les mêmes dont je me sers dans la ville, pour les malades les plus opulens. Cette simplicité est fondée en nature: le mêlange d'un grand nombre de drogues est ridicule. Si elles ont les mêmes vertus, pourquoi les mêler? Il vaut bien mieux se borner à celle qui est la plus efficace. Si elles ont des vertus différentes, l'effet de l'une détruit l'effet de l'autre, & le remede devient inutile.
Je n'ai donné aucun conseil, dont l'exécution ne fût aisée & très pratiquable. L'on trouvera cependant, que quelques-uns sont peu faits pour le gros du peuple, & je n'en disconviens pas; mais je les ai mis, parceque je n'ai point perdu de vue les personnes, qui, sans être peuple, vivent à la campagne, & qui ne peuvent pas toujours se procurer un Médecin, aussi-tot, aussi souvent, ou aussi long-tems qu'elles le voudroient.
Un grand nombre des remedes se tire uniquement de la campagne, & peut s'y préparer; mais il y en a cependant qui doivent se prendre chez les Apoticaires. J'ai marqué les prix auxquels je suis persuadé que tous les Apoticaires du pays les donneront au paysan peu riche; &, en les marquant, je ne l'ai point fait pour éviter qu'on ne les lui fît payer trop cher; je n'avois point cette crainte, mais pour que, voyant la modicité du prix, il ne craignît point d'aller à l'emplette. Il aura presque toujours la dose de remede nécessaire à chaque maladie, pour moins d'argent qu'il n'en mettoit à acheter de la viande, du vin, des biscuits, & d'autres choses qui le tuoient. Si le prix des remedes, tout modique qu'il est, excédoit ses facultés, sans doute les bourses des communes & des pauvres y suppléeroient; enfin il y a dans beaucoup de pays des maisons de Seigneurs, de particuliers qui font annuellement une certaine dépense charitable en remedes; sans l'augmenter, je ne leur demanderai que d'en changer l'objet, & de vouloir bien distribuer les remedes indiqués ici, au lieu de ceux qu'ils distribuoient auparavant.