A cette question, une joie vive illumina le visage du jeune homme, et il s'écria en joignant les mains:

—Moi le compère de dame Thrée? Moi tenir sur les fonts une de ses enfants? Oh! c'est trop de bonheur!

—Eh bien! occupe-toi donc des dragées, mon garçon, et va faire une visite à ta commère, ma vieille tante Godecharles! Ah! si je pouvais trouver aussi facilement qu'un parrain la place de mes quarante convives! soupira-t-il, en mesurant pour la vingtième fois la salle en tous sens.

Apparemment il finit par trouver les quarante places qu'il désirait tant, car, le lundi suivant, quarante convives, réunis dans cette salle décorée avec beaucoup de goût, ne se trouvaient pas trop étroitement assis autour d'une table servie avec le luxe et le savoir culinaire que l'on retrouve encore aujourd'hui chez les Anversois.

A la place d'honneur se trouvaient les deux parrains et les deux marraines. Pierre-Paul Rubens avait choisi, pour tenir avec lui sa filleule sur les fonts, la femme du bourgmestre Rockox, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Au contraire mademoiselle Godecharles, vieille fille de soixante-dix ans, était bien ce que l'on peut se figurer de plus disgracieux et de plus décrépit. Et comme si ce n'eût point été assez pour elle de son grand âge, de ses infirmités et de sa laideur, elle avait jugé à propos de rehausser tout cela par du ridicule: non-seulement son costume était d'un recherché passablement bouffon, mais les grands airs qu'elle prit lorsqu'elle se mit en tête du cortège pour se rendre à l'église faillirent faire éclater le dépit que ne réprimait déjà point sans peine Simon.

Donc, tout en donnant en lui-même au diable la vieille folle, il fallut que le plus beau et le plus galant garçon d'Anvers franchît le trajet de la maison Borrekens à l'église Notre-Dame et subît les éclats de rire et les quolibets dont ne se faisaient point faute, sur leur passage, les curieux qui formaient une haie formidable. Il enrageait d'autant plus que venaient ensuite, après lui, le chevalier Rubens, dame Rockox, et ensuite le lord-duc de Buckingham et mynheer le bourgmestre de la ville, qui avaient placé entre eux le grand-père des deux jumelles, revêtu de son costume d'honneur du Serment des Arquebusiers.

Au sortir de l'église, où le clergé avait déployé toutes ses splendeurs, les parrains, suivant l'usage, firent des largesses à la foule et jetèrent des pièces de monnaie aux enfants et aux pauvres qui les saluaient de leurs vivats et les entouraient de leurs flots. Rubens avait chargé de ce soin quatre de ses valets, qui jetaient à pleines mains de petites pièces d'argent: le pauvre van Maast avait eu beau, remplir ses poches, avant de se rendre à l'église, elles se trouvaient vides bien longtemps avant que les quatre valets eussent terminé les distributions de Rubens. Ce fut donc triste et presque humilié qu'il ramena sa commère chez mynheer Borrekens.

Au retour, lorsque le chevalier Rubens et lord Buckingham firent leurs cadeaux à l'accouchée et et à la garde-couche, lorsqu'ils prodiguèrent les dragées et les sucreries à tous les assistants, Simon, qui pourtant avait presque écorné sa petite fortune pour se montrer un parrain généreux et ne pas rester trop au-dessous de Rubens, sentit l'impuissance de ses efforts et fut forcé de reconnaître l'écrasante supériorité de l'artiste. Maintenant qu'on ne riait plus à ses dépens, personne ne prenait plus garde à lui: on ne s'occupait que de Rubens, ce beau et généreux cavalier, dont les nobles manières gagnaient tous les coeurs.

Il ne resta donc à Simon qu'à se retirer dans un coin de la salle et à se cacher dans la foule, triste et même un peu jaloux.

Peu à peu, cependant, tout ce bruit s'apaisa: toute cette foule disparut avec Rubens, et il ne resta dans la salle où l'on venait de boire le vin d'adieu, en l'honneur de dame Borrekens, que le maître du logis et Simon.