—La belle journée, hein? compère, s'écria Borrekens avec enthousiasme et en s'essuyant le front. C'est une fête qui marquera dans ma vie et dans les annales de ma famille: le chevalier Rubens pour parrain, lord Buckingham, le favori du roi d'Angleterre, pour témoin, tout le Serment des Arquebusiers, vêtus de leur costume de fête et formant la haie! La femme du bourgmestre, le bourgmestre! Des présents dignes d'un roi, et les acclamations de la foule! Ah! la belle journée, Simon, la belle journée!
—Le pauvre Simon faisait assez triste mine au milieu de toute cette splendeur! répondit le jeune homme, avec un sourire triste et qui ne manquait pas d'amertume.
—Voilà bien les jeunes gens, répondit Borrekens, qui ne veulent rien accorder ni au talent, ni au rang, ni à la fortune! Dans nos réunions des Arquebusiers, quoiqu'un des derniers arrivés, n'es-tu pas écouté et considéré? N'y jouis-tu pas d'une supériorité marquée sur tous nos compatriotes? A chacun, garçon, à chacun sa supériorité et son mérite, laisse quelques-uns t'éclipser, toi qui en éclipses d'autres.
—Vous avez raison! mynheer Borrekens, répliqua Simon en soupirant. Et, néanmoins, cette journée m'a été douloureuse. Heureusement que dame Thrée ne m'a point vu donnant la main à dame Godecharles, au milieu des rires de chacun.
—Et si Thrée l'eût vu, mon ami, elle se fût dit: Voilà un bon garçon qui fait galamment son devoir, et, qui a la franche bonne volonté de m'être agréable. Allons! embrasse-moi, et un autre jour, montre-toi plus raisonnable, et ne sois pas mécontent de ton lot. Va! la place quotidienne qu'occupe, au coin de la cheminée, l'ami obscur, n'est-elle pas préférable au fauteuil doré où l'on assied l'hôte d'un soir?
Là-dessus, le digne bourgeois appela sa servante, et lui enjoignit de recouvrir sur-le-champ, avec le plus grand soin, les riches meubles sur lesquels s'étaient assis Rubens, Buckingham et dame Rockox.
Le lendemain, la maison du roi des Arquebusiers se trouva aussi calme qu'elle avait été bruyante la veille.
Sauf la servante, aidée de quelques femmes du voisinage, qui s'évertuaient à faire disparaître les dernières traces de la fête, à replacer dans les armoires la vaisselle des grands jours, et à fermer les appartements qui ne s'ouvraient que dans les solennités de famille, tout était solitaire et silencieux.
Simon arriva et fut reçu par Thrée qui, nonchalamment couchée dans un fauteuil, donnait aux travaux de la servante et de ses aides le coup-d'oeil de la maîtresse du logis, bien autrement perspicace que le regard du maître.
C'était le second jour qu'elle se levait depuis la naissance de ses filles, et ses traits encore languissants gardaient une empreinte de pâleur qui lui séyait à merveille.