Un sourire passa sur le visage attristé de mynheer Borrekens, qui feignit néanmoins, une seconde fois, de ne pas entendre et de s'absorber, plus que jamais, dans la contemplation de l'Érection de la Croix.

Cependant, Rubens avait donné l'ordre à un des élèves qui l'entouraient de se rendre près de son ami de Leyde et de le lui amener.

Une demi-heure après, l'étranger accourait avec empressement; Rubens, tout en faisant courir le pinceau sur la toile, lui exposa, en peu de mots, ce qu'il voulait savoir de lui.

—En effet, répondit le marchand, il se trouve à Leyde un médecin tel que vous le dites, si l'on peut appeler du nom de médecin un homme jeune encore qui vit dans une profonde solitude, et qui reste enfermé toute la journée dans une maison où personne ne pénètre.

D'où vient-il? On n'en sait rien! Un beau jour, il a débarqué à Amsterdam, est venu à Leyde, y a fait emplète d'une maison qui s'y trouvait à vendre dans un quartier solitaire, sans autre serviteur qu'un sauvage à peau rouge; encore cette peau était-elle peinte de la manière la plus bizarre; ce qui le fait ressembler à un démon plutôt qu'à un homme. Une vieille juive qui se mourait de misère et de faim a été recueillie par le médecin mystérieux, et elle est chargée de faire au dehors toutes les emplettes nécessaires au ménage. Enfin, on parle de bêtes étranges et inconnues, qui peuplent la maison du sorcier péruvien, comme disent les bonnes gens à Leyde.

—Et le remède pour la fièvre? demanda Rubens.

—Voici comment on a su le secret du médecin. Il y avait, dans son voisinage, un pauvre maître d'école chargé d'une nombreuse famille; il vint tout-à-coup à tomber malade. La vieille juive s'informa de la part de son maître pourquoi l'on ne voyait plus, comme d'habitude, les enfants sortir en courant de la classe: on lui répondit que le pauvre homme gisait sur son lit de douleur, dévoré par une fièvre mortelle, et qu'il avait dû renvoyer ses élèves. L'étranger vint voir le malade, à trois ou quatre reprises différentes, et lui fit prendre d'une certaine poudre. Peu de temps après le maître d'école rouvrit sa classe et rendit à la rue l'animation qui plaisait si fort à l'étranger. Depuis lors, on est venu, de toute part, demander à ce savant médecin de guérir d'autres malades. Jamais il ne s'y est refusé; mais il ne le fait qu'à des conditions bizarres. Quelque riche, quelque élevé en rang que soit le malade, il faut qu'il vienne chez le médecin à une heure indiquée. Si le malade est riche, le médecin exige de lui une somme considérable et proportionnée à sa grande fortune; s'il est pauvre, le singulier homme non seulement le guérit pour rien, mais encore lui remet assez d'argent pour le sortir d'embarras, pendant la convalescence.

—Voilà un médecin comme je les aime, dit Rubens: le sorcier de Leyde guérira ma filleule et sa soeur. Je vais lui écrire pour le prier de venir donner ses soins à vos enfants.

Mynheer Borrekens poussa un cri de joie qu'arrêta un sourire et un mouvement de tête négatif du bourgeois de Leyde.

—Il a refusé de se rendre à Amsterdam, où le plus riche marchand de la ville lui offrait une tonne d'or pour donner des soins à sa mère.