Rubens se trouva tout à coup en face du spectacle le plus étrange qu'il eût jamais vu.

Le cabinet où se tenait le médecin était une vaste pièce qui, le jour, devait se trouver éclairée par deux immenses fenêtres à vitraux coloriés et représentant quelques scènes mystiques de la Légende d'Or. En ce moment, elle était éclairée par deux grands lustres en cuivre, dont les différentes branches, élégamment contournées, soutenaient chacune trois bougies de cire jaune: ces bougies jetaient çà et là leurs reflets lumineux et leurs ombres vigoureuses sur les objets qui couvraient les murs de la chambre, et qui se détachaient en mille nuances, sur les teintes sombres du cuir de Cordoue enfumé dont était tendu l'appartement.

Le médecin de Leyde s'était complu à rassembler autour de lui de nombreuses reliques de ses voyages dans le Nouveau-Monde. Ici, des armes inconnues, des flèches, des arcs, des casse-têtes, s'entremêlaient pour former un trophée barbare; là, c'étaient des coiffures et des manteaux couverts de plumes, tissés en écorces d'arbre, formés de peaux de bêtes fauves. Plus loin, on remarquait des plantes exotiques qui épanouissaient leurs feuillages inconnus dans les angles de l'appartement; des lianes couraient le long des murs et retombaient de toutes parts en festons. Des peintures, faites avec une naïveté qui n'excluait pas l'art, reproduisaient les types les plus curieux des habitants du Nouveau-Monde encore si peu connus, et montraient aux yeux étonnés des monuments d'une forme plus inconnue encore. Enfin, de quatre immenses volières, à grilles dorées, sortaient des chants d'oiseaux; déjà néanmoins ces oiseaux commençaient à se percher sur des arbustes plantés dans les cages, et au milieu des rameaux desquels quelques uns d'entre eux avaient construit leurs nids.

Au milieu de l'appartement se trouvaient trois autres animaux, dont la bonne harmonie étonna Rubens, car le regard rapide du peintre se hâtait de saisir, de son coup-d'oeil d'artiste, l'ensemble et les détails de ce tableau fantastique. C'était d'abord une grande couleuvre, parée de riches couleurs, qui rampait nonchalamment sur le plancher, et qui finit par venir se rouler fraternellement entre les pattes d'un de ces chiens que les conquérants du Nouveau-Monde employaient à la chasse des malheureux Indiens. Ce chien se rangea par un mouvement plein de complaisance pour mieux abriter son singulier compagnon; enfin, sur l'une des oreilles du grand fauteuil où se tenait assis le médecin de Leyde, un énorme écureuil, que l'on eût dit sculpté dans le bois du meuble, suivait de son oeil doux et noir avec une tendre sollicitude les moindres mouvements de son maître.

Trois ou quatre fois gros comme les écureuils de l'Europe, ce bel animal, dont le pelage rappelait la fourrure élégante et fine du petit-gris, se trouvait, pour ainsi dire, enveloppé par une large queue abondamment fournie, et dont les longs poils, mélangés de noir, de rouge et de blanc, s'élevaient jusques au-dessus de sa tête rusée, qu'elle entourait à la fois d'une sorte de couronne et de manteau.

Au moment où Rubens entrait, l'écureuil allongea gracieusement sa patte sur l'épaule de son maître; celui—ci prit, dans un magnifique plat de porcelaine du Japon, un fruit qu'il lui présenta:

—Allons! maître Bob, dit-il de la voix caressante que l'on prend pour parler à un enfant gâté, allons! mon cher Bob, ne vous livrez pas ainsi à la gourmandise, et laissez-nous un peu tranquilles.

L'écureuil pencha, par un mouvement plein de mignardise, sa tête sur le bras de celui qui lui parlait.

Ce fut en ce moment que le médecin reconnut Rubens, dont il n'avait d'abord entrevu les traits qu'à travers la demi-obscurité qui régnait dans la chambre.

—Vous avez refusé de vous rendre à la lettre que je vous ai écrite, savant docteur, répondit Rubens, je viens essayer de ma présence et de mes prières pour tâcher d'obtenir la grâce que j'ai sollicitée de vous!