—Si vous étiez ma femme, un regret, un seul regret que je soupçonnerais dans votre coeur me tuerait, ajouta-t-il.
Puis, comme elle détournait la tête en silence:
—Parlons de vos enfants, dit-il, de ces douces et chères créatures, qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bientôt vous rendre fraîches, rieuses et délivrées du mal qui les consume. Le savez-vous? quelques jours encore, et il était trop tard! Ma science et les médicaments précieux que j'ai rapportés du Nouveau-Monde devenaient impuissants! Jésus! Maria! Ai-je bien fait d'accourir!
—Oui, dit-elle! le chevalier Rubens a eu une heureuse idée d'aller chercher lui-même le mystérieux médecin de Leyde.
—Vous le voyez bien! s'écria Simon, vous le voyez bien! Vous placez Rubens avant moi dans votre reconnaissance! Et pourtant, Thrée, j'en jure par le Dieu qui m'a soutenu dans ma douleur! si Rubens n'eût point prononcé votre nom, rien n'eût pu me déterminer à revenir à Anvers, à Anvers où j'avais tant souffert!
—Que vous êtes ingénieux à vous tourmenter et à douter d'un coeur tout entier à vous! Oui, mon ami, vous avez raison, avec les tristes idées que le chagrin a mises dans votre coeur, il faut que le temps vous démontre combien elles sont injustes! Vous ne serez heureux qu'après avoir été désabusé par les preuves que vous prodiguera ma tendresse.
Elle rougit chastement en prononçant ces mots. S'il l'eût regardée en ce moment, tous les doutes qui le poignaient fussent sortis de son coeur; mais en proie à mille pensées contraires qui se pressaient dans son âme, il tenait les yeux fixés à terre.
Un long silence se fit entre Thrée et Simon. Ce fut Thrée qui le rompit la première.
—Venez, lui dit-elle, mon ami, mon père ne sait point encore qu'il a retrouvé un ancien ami, le plus cher de tous ceux qu'il a aimés. Ne retardons point la joie qu'il va éprouver en reconnaissant dans le médecin qui sauvera ses filles, celui dont il m'a parlé tant de fois avec regret. Venez, il a trop longtemps souffert de votre absence.
Elle passa son bras sous le bras de Simon, et ce fut ainsi qu'ils allèrent rejoindre mynheer Borrekens. Le vieillard se tenait assis au soleil sur le banc de pierre qui s'élevait à côté du seuil de sa maison. Accoudé sur ses genoux, il traçait machinalement et au hasard, du bout de sa canne, des hiéroglyphes sans nom sur le sable.