—Gardez-vous bien, lui dit ce dernier, gardez-vous bien de rien apprendre de tout ceci à votre fille et à ses enfants. Si elles ignorent l'existence du fléau comme vous l'ignoriez ce matin, c'est grâce à la sollicitude que je ne cesse d'exercer sur votre famille. Je crains, pour l'imagination vive d'Annetje et d'Agathe, les conséquences de la terreur que ces tristes nouvelles pourraient leur causer.

—Mais vous, mon ami, vous si puissant pour conjurer les ardeurs de la fièvre?

—Comment se fait-il, n'est-ce pas, que je ne cherche point à combattre l'épidémie? reprit Simon. Eh quoi! mynheer Borrekens, ajouta-t-il avec l'amertume que trahissaient parfois ses paroles, vous avez préféré vous en fier à des apparences trompeuses et accuser d'après elles un ami, plutôt que de croire en celui que vous aimez; plutôt que de vous dire: Je me trompe sans doute! Vous avez eu plus de foi dans vos yeux que dans mon coeur! Eh bien! apprenez, mon vieil ami, que je passe les nuits et les jours à visiter les malades, et à chercher à combattre l'épidémie par toutes les ressources de mon art! Par malheur, l'écorce que j'ai rapportée du Nouveau-Monde reste souvent, inefficace contre le fléau. Il frappe trop rapidement ses victimes pour laisser le temps de combattre sa puissance fatale.

—Oui, vous avez raison, répondit mynheer Borrekens, je suis indigne de votre amitié, car je n'aurais point dû supposer que vous ignoriez les ravages qui désolent Anvers; j'aurais dû surtout ne point m'arrêter à cette pensée, que vous pouviez rester indifférent et inactif en face d'un pareil malheur!

Simon n'avait pourtant point tout dit à Borrekens. C'est qu'il prodiguait non-seulement sa vie pour le salut de tous, mais encore qu'il distribuait des sommes considérables aux malades, et qu'il provoquait la charité de tous ses clients.

—La misère et sa soeur, la privation, disait-il, engendrent toutes les maladies, que les hommes viennent ensuite accuser le ciel d'être son ouvrage. Si vous voulez que l'épidémie quitte Anvers et ne menace plus sans cesse votre existence, sacrifiez un peu de votre or! Ayez recours à une charité intelligente. Donnez du bien-être à ceux qui n'ont pas encore été frappés, pour que le germe pestilentiel ne se développe pas chez eux.

Sa voix fut entendue, et la peur fit ce que la charité n'avait encore essayé que timidement. On apporta de toute part des sommes considérables à van Maast, qui depuis longtemps avait donné l'exemple, et déjà dépensé une tonne d'or à secourir les femmes malades et les petit enfants, incapables de gagner leur pain. Quant aux autres, nul ne recevait un secours de Simon qu'en échange d'un travail quel qu'il fût.

—Rien pour rien, enseignait-il, c'est la loi de ce monde. L'aumône est humiliante, et le salaire glorieux! D'ailleurs, le travail est bon contre la fièvre, ajoutait-il en riant.

C'était encore en riant qu'il engageait les gens du peuple à moins fréquenter les cabarets, et à éviter les libations de bière trop copieuses.

—Prenez-y garde, disait-il: en ces temps pestilentiels, donner un écu au cabaretier, c'est assurer pareille somme au fossoyeur.