Telle était la vie de la famille Borrekens, dont Simon formait partie intégrante. Les deux jeunes filles ne faisaient rien que par lui et d'après ses conseils; pas plus d'ailleurs que le vieux Borrekens, dont toutes les phrases contenaient le nom de Simon. Sans la triste défiance qu'avaient jetées en lui les émotions fatales du désespoir et de l'absence, van Maast eût pu lire, en caractères irrécusables, dans les gestes de Thrée, dans sa voix, dans chacune de ses sensations et de ses mouvements, l'amour de la belle et chaste Frisonne. Mais à force de défiance, il en était arrivé à un fatal aveuglement; comme les insensés dont parle le psaume, il possédait des oreilles pour ne point entendre et des yeux pour ne point voir. Le bonheur était là à ses pieds, et il ne se baissait pas pour le ramasser; ingénieux à se dissimuler la réalité pour rester fidèle à son fantôme, il s'obstinait contre le bonheur qui lui tendait les bras, sans s'apercevoir du chagrin profond qu'il causait à Thrée, à cette Thrée adorée pour laquelle il eût, sans hésiter, sacrifié sa vie.
CHAPITRE VIII.
UNE ÉPIDÉMIE.
On était arrivé à la fin de l'été; l'automne approchait avec ses épais brouillards, qui sortent lentement des eaux de l'Escaut et qui entourent la ville de leur linceuil glacé et fétide. Heureux quand ils n'amènent point avec eux une de ces redoutables fièvres qui déciment la population et jettent partout la désolation et l'épouvante.
Anvers n'échappa point à cette loi fatale. Avec l'automne et les brouillards arriva l'épidémie. D'abord lente, secrète, elle gagna peu à peu, s'étendit sur divers points, et finit par éclater, inexorable comme l'esprit du mal qui la produisait sans doute de son souffle diabolique.
Ainsi qu'il arrive toujours, les premiers symptômes de l'épidémie se manifestèrent parmi les pauvres. Ce fut dans les quartiers humides et voisins du port, quartiers toujours infectés par les émanations putrides de la vase amassée depuis des siècles dans les canaux, que le mal sévit d'abord. On ne tarda point à rencontrer de pâles figures se traînant avec effort, consumées par un feu inconnu, et qui, frappées mortellement, ne devaient point tarder à succomber, on le comprenait.
Bientôt on apprit avec effroi dans la ville que près de cent malades avaient dû demander un asile aux hôpitaux. Le lendemain, c'était trois cents que l'on en comptait. A deux jours de là, les hôpitaux étaient devenus insuffisants et l'épidémie commençait à s'emparer du quartier habité par les bourgeois aisés et les gens riches. Plus de cent individus mouraient par jour.
Dans cette terrible épreuve, la charité catholique ne fit point défaut; on vit des jeunes gens, des vieillards, des femmes surtout, venir courageusement combattre le mal jusque dans son foyer et s'exposer à une mort inévitable, pour apporter des consolations au chevet des mourants.
Les heureux habitants de la maison de mynheer Borrekens furent des derniers à connaître l'invasion du fléau qui frappait la ville. Jamais les jeunes filles ne sortaient, du logis que pour se rendre avec leur mère aux offices, et l'église Saint-Jacques, leur paroisse, se trouvait, on le sait, à peu de distance de leur logis. Mynheer Borrekens, cassé par l'âge, avait presque tout à fait renoncé à ses promenades depuis que Simon habitait le pavillon du jardin. Simon, tout entier, en apparence, à l'étude de son art, paraissait aussi paisible que d'habitude et n'avait d'autres distractions que les plaisirs domestiques de la famille à laquelle il avait voué sa vie. Enfin, Rubens venait de partir pour la France, où l'appelait Marie de Médicis, pour peindre ces immortelles toiles qui font aujourd'hui l'orgueil du Musée du Louvre, et qui étaient destinées par la reine-mère à l'ornement du Luxembourg.
Tout-à-coup, la nouvelle fatale tomba comme un coup de foudre dans le
sein de cette famille, si calme dans son isolement. Ce fut mynheer
Borrekens qui la rapporta au logis, et qui vint raconter tout bas à
Simon les épouvantables ravages qui frappaient la ville.