Simon, à demi-couché sur une peau de lion, disait son récit dans l'attitude nonchalante qu'il affectionnait; appuyé sur un bras, il faisait, de l'autre, des gestes rares, et sa belle physionomie, en évoquant les souvenirs de son séjour dans le Nouveau-Monde, avait pris une indicible expression de mélancolie qui semblait encore ajouter au charme naturel de sa personne, Rubens, à qui sa nature ardente permettait rarement de s'asseoir, même lorsqu'il peignait, s'était accoudé sur une immense statue de divinité péruvienne d'une forme étrange; l'âme de mynheer Borrekens avait passé dans ses oreilles et dans ses yeux. Les deux jeunes filles, les bras enlacés, comme si l'art de la chirurgie ne les eût point séparées l'une de l'autre, pâlissaient ou rougissaient en même temps, selon les impressions que leur causaient les différentes périodes du récit de Simon. Pour compléter ce tableau, au fond, l'Indien, ramené par van Maast, laissait entrevoir son visage impassible, tout pilonné par les dessins étranges du tatouage; enfin, maître Bob, grimpé sur l'entablement d'un buffet en bois de chêne, semblait une cariatide de plus parmi les rondes-bosses bizarres, sculptées de toutes parts, sur les corniches et les portes de ce meuble.
Mais la figure qui dominait tout le tableau et dont Rubens ne pouvait; se lasser d'admirer la beauté, était, sans contredit, dame Thrée. Assise sur une de ces chaises en chêne, à haut dossier surmonté de ciselures, et qui ressemblent à un trône, la tête couronnée du diadème d'or des Frisonnes, sévèrement drapée dans les plis majestueux de sa robe noire de veuve, elle rappelait à l'artiste une de ces belles et naïves figures de reine, telles qu'en peignaient, dans leurs tableaux, aux premiers temps de la peinture à l'huile, les frères van Eyck, ou telles qu'en traçait un peu plus tard le peintre naïf et pieux de Sainte-Gudule, sur la châsse sans rivale de Bruges. Tour à tour, des émotions profondes et diverses passaient sur ses beaux traits, type accompli de la beauté antique. Elle avait frémi, lorsque Simon avait parlé de ses périls; elle avait eu des larmes pour les malheureux Indiens, traqués comme des bêtes fauves par les Espagnols. Mais ces émotions n'étaient rien en comparaison de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il vint à parler de la jeune fille indienne. Sa physionomie se couvrit d'une pâleur mortelle, et se décomposa littéralement, tandis que des perles glacées se formaient sur son front d'ordinaire si pur et maintenant plissé douloureusement. Les lèvres livides, les yeux couverts d'ombres comme ceux d'un agonisant, elle eût fait pitié même à une rivale.
Lorsque Simon en arriva à la partie de son récit où il avait refusé l'amour de la belle Péruvienne, alors la vie et la sérénité reparurent sur son visage, qui resplendit tout-à-coup, et presque sans transition, de l'éclat d'un bonheur voisin du ciel.
Par un contraste singulier, au moment où tant de joie illuminait le visage de Thrée, Rubens crut voir une larme, une seule, couler sur les joues d'or de Toporoo.
Il prit l'espèce de mandoline dont il se servait quand il improvisait ses chants, et se mit à dire à mi-voix un air mélancolique qui, sans interrompre le recit de van Maast, formait au contraire une sorte d'accompagnement parfaitement en accord avec les souvenirs qu'évoquait le voyageur.
—Lorsque le vieillard nous eut fait ses adieux par un geste solennel, continua Simon, son fils frappa l'eau de sa sagaie, et le radeau habilement dirigé se mit à voler plutôt qu'à naviguer sur le fleuve. Nul n'égalait Toporoo dans ce genre de navigation, où d'ailleurs les Indiens sont sans rivaux. Après huit jours de voyage nous arrivâmes à l'embouchure du fleuve, et dans un port de mer où, par un bonheur inattendu, se trouvait un vaisseau européen prêt à mettre à la voile pour l'Espagne.
Le vieillard avait raison; il m'avait donné les deux présents les plus nécessaires à la vie: la fortune et la santé. Toporoo m'avait expliqué que l'écorce dont notre radeau se trouvait surchargé était le précieux fébrifuge auquel je devais la vie. Quant à l'or que son père m'avait joint à ce premier présent, il put à peine être contenu dans huit grands tonneaux.
Je rassemblai toutes les richesses scientifiques que j'avais recueillies pendant mon voyage, et je m'embarquai pour l'Europe avec le fidèle Toporoo, Psylla, maître Bob, mon chien et je ne sais combien d'oiseaux de toute espèce.
Notre traversée fut rapide et heureuse. Vous savez, maintenant le reste de mes aventures, ou plutôt de mon existence, car on ne peut appeler aventure la vie calme et heureuse que je goûte près de mynheer Borrekens, de mes filleules, de dame Thrée et de l'homme dont j'admire le plus le caractère.
Rubens tendit la main à Simon, et chacun se leva pour se retirer chez soi. Dame Thrée pensive, mynheer Borrekens, tout entier au souvenir du récit qu'il venait d'entendre, et Agathe et Annetje, si rêveuses, que la dernière passa devant son favori maître Bob, sans lui accorder la caresse qu'il sollicitait d'elle, en allongeant tendrement la tête et en étalant le panache de sa queue rutilante, comme un guerrier qui élève et agite son étendard pour rendre les honneurs militaires à ses chefs.