—Pardonnez-moi! dit-elle; oui, vous avez raison, je retournais en imagination dans cette douce contrée où je suis née, où se sont écoulés les jours heureux de ma jeunesse, où dorment dans la paix du tombeau mon père, ma mère, et celui dont la tendresse était venue me consoler de leur perte!

Elle essuya les larmes qui coulaient de ses yeux.

—Allons! allons! Thrée, ne vous laissez point abattre par votre juste douleur. Oui, ce fut un coup terrible pour vous et pour moi que la mort imprévue du pauvre Ians, qui vous laissa sans mari et moi sans fils! Mais pensez à la consolation qui vous est réservée, puisque dans quelques jours vous serez mère.

—Vous avez raison, mon père, dit-elle.

—Sans compter que je veux que le fils auquel vous donnerez le jour ait un parrain qui fasse honneur à la corporation dont j'ai l'honneur d'avoir été élu roi depuis huit jours. Ah! par saint Christophe! les arquebusiers d'Anvers ne se repentiront pas de m'avoir nommé leur chef. Ils ne tarderont pas à reconnaître si maître Borrekens possède de l'habileté, sait faire valoir leurs droits et s'entend à défendre les privilèges de ceux qui l'ont choisi.

Là-dessus, il prit son feutre à larges bords, et laissant seule sa belle-fille, il se dirigea vers la maison du Serment des Arquebusiers pour donner l'ordre au secrétaire de cette association de convoquer tous les membres pour le soir même.

Le soir, en effet, après le salut, chacun des arquebusiers, au sortir de l'église, se rendit dans la grande salle de l'hôtel où depuis deux cents ans se réunissaient les membres du Serment.

On avait tout disposé comme pour les jours de grande solennité; les lustres en cuivre, élégamment découpés, jetaient dans l'immense salle les clartés un peu vacillantes des lampes qu'ils supportaient; des bougies roses et bleues brûlaient dans des torchères dorées, sur le bureau du roi du Serment; et le fou de la corporation, en grand costume, et sa marotte en main, se tenait assis sur un escabeau devant cette table.

A voir tous ces bourgeois vêtus de leurs habits de fête, qui prenaient place sur les gradins de velours disposés dans la salle immense, tendue en cuir de Cordoue, on eût dit un de ces congrès décidant des destinées des pays, qui se succédèrent à diverses reprises au dix-septième siècle, et dont un des grands maîtres flamands, Terburg, a si bien reproduit la physionomie, dans cette admirable page de peinture qu'on nomme le Congrès de Munster.

Mynheer Borrekens, accompagné de deux anciens du Serment, monta au bureau et prit place dans le fauteuil présidentiel, surmonté d'un riche dais de velours.