—Mes chers et féaux confrères, dit-il, je viens vous faire à savoir que j'ai cru devoir, en votre nom, et sauf votre ratification, comme de droit, traiter d'une affaire importante avec le chevalier Rubens.
Il s'interrompit un moment.
—Parlez! parlez! nous vous écoutons, lui cria-t-on de plusieurs côtés.
—Le dit et honorable chevalier Rubens, reprit-il, en faisant creuser les fondations d'un mûr de son jardin, avait, du moins j'ai cru le remarquer, légèrement empiété sur le terrain mitoyen de notre jardin; j'ai réclamé de la loyauté de Rubens une indemnité, et il m'a promis, en échange du dommage causé, ou non causé, de peindre et de donner au Serment un tableau représentant en pied notre bienheureux patron, saint Christophe.
A cette nouvelle inattendue, un murmure de surprise et d'approbation se répandit dans l'assemblée et fit naître, sur les lèvres de maître Borrekens, un sourire d'orgueil.
—Ah! ah! se dit-il en lui-même, je pense que les arquebusiers ne sont point fâchés de m'avoir élu pour leur roi! A peine leur chef depuis huit jours, voici une magnifique affaire que je conclus pour eux; voici un de leurs plus ardents désirs gue je réalise.
Maître Borrekens n'avait point encore achevé de se formuler cette pensée, qu'un de ses voisins, mynheer Van Kniff, se leva brusquement, et de la voix la plus aiguë qu'il pût trouver dans sa poitrine de bossu, demanda de quel droit le roi des arquebusiers s'était permis de conclure une affaire du Serment sans avoir, au préalable, pris l'avis du conseil et soumis la chose à la délibération de la corporation.
Il cita des articles du règlement, des délibérations, des arrêtés, et finit par conclure à ce que maître Borrekens fût soumis à la réprimande, et ladite réprimande ensuite mentionnée au procès-verbal des séances.
Maître Kniff, comme toutes les méchantes langues, était généralement détesté de tous ses collègues qui ne lui en montraient que plus de déférence, car ils redoutaient son bec effilé. Le fait est qu'il était toujours prêt à dauber sur tous et sur tout. La philippique qu'il prononça contre Borrekens fut donc accueillie avec attention; et les esprits faibles et flottants, c'est-à-dire la majorité, se mirent à crier que les droits et les privilèges du Serment avaient été violés; la discussion s'alluma, s'anima, s'envenima, d'autant plus que la bière circulait partout: de pot en pot, et de verre en verre, elle ne contribuait point médiocrement à exaspérer les esprits et à donner de la violence à la discussion.
Après avoir subi ces orages pendant trois grandes heures, Borrekens allait succomber et Ians Kniff triompher, lorsqu'un jeune homme, qui s'était tenu à l'écart jusqu'alors, prit la parole et démontra si clairement les avantages que le Serment recueillait du marché conclu par maître Borrekens, qu'il ramena à son avis cette majorité flottante, irrésolue, qui, nous l'avons dit, s'était ralliée tout d'abord à Ians Kniff.