Pour la première fois, un sentiment de défiance s'élevait entre ces deux soeurs.
Chacune d'elles, à mesure qu'approchait l'heure habituelle du retour de Simon, prêtait l'oreille au moindre bruit de la rue, et sentait, à chaque déception, se répandre sur ses joues une pourpre brûlante qu'elle eût voulu cacher aux regards de sa soeur. A la fin, brisée par ces émotions nouvelles et si douloureuses, elles se levèrent brusquement par un mouvement spontané, et coururent dans le jardin, où les rayons du soleil commençaient à jeter, pour la première fois, depuis l'hiver, leurs reflets encore pâles, mais que n'en savouraient pas avec moins d'empressement maître Bob, Psylla, Drinck et Toporoo, ces enfants des climats ardents du Mexique, tous les quatre blottis l'un contre l'autre, dans l'angle d'un mur exposé en plein midi, et abrité contre le vent du nord.
Psylla, fourrée entre les pattes de Drinck, ne laissait voir que sa tête d'un jaune d'or éclatant, et couronnée de larges écailles. Drinck, tourné sur lui-même, tenait complaisamment sa tête écartée pour ne point gêner sa compagne; maître Bob, la queue au vent, allait du dos de Drinck à l'épaule de Toporoo, s'en éloignait de temps à autre pour tondre de ses dents quelque petit bourgeon douteux et précoce qui apparaissait sur les rameaux nus des arbres, et revenait ensuite à l'Indien, sans se préoccuper autrement de la fumée qui sortait de la bouche du sauvage, et qui n'était pourtant point, pour les habitants d'Anvers, qui en avaient été les témoins, un médiocre objet de surprise et même d'effroi.
Toporoo passait des heures entières, comme en ce moment, à porter à ses lèvres un rouleau de certaines feuilles sèches, allumé par un bout dont il aspirait la fumée; fumée qu'il rejetait ensuite en tourbillons blancs et d'une odeur inconnue. Aussi, en général, les bonnes gens du peuple le regardaient comme un véritable démon, ne se nourrissant que de feu, et ne le voyaient jamais passer dans la rue sans chercher à entrevoir ses cornes sous le bonnet orné de plumes qui couvrait son front tatoué de dessins bizarres, sans entrevoir son pied fourchu dans ses larges bottes molles.
Plus tard, les enfants de ces mêmes bonnes gens d'Anvers, sans cesser d'être d'excellents chrétiens, devaient rivaliser avec Toporoo et passer une partie de leur temps à humer les vapeurs qui leur semblaient alors si diaboliques.
Quoi qu'il en soit, Toporoo fumait lentement son tabaco: c'est ainsi que l'on appelait, à cette époque, un cigare. Il ne soulevait même pas ses paupières appesanties pour regarder les deux soeurs; Toporoo était resté, en apparence, plus étranger à la famille Borrekens que la couleuvre Psylla elle-même. Au rebours du sauvage, la vieille Juive faisait partie de cette famille et avait trouvé moyen de se rendre indispensable à la dame Thrée, dont elle augmentait chaque jour les recettes gastronomiques; au vieux Borrekens, pour les histoires duquel elle avait une attention infatigable, et aux jeunes filles, grâce à l'adresse avec laquelle elle s'entendait à satisfaire leurs moindres caprices. Habituée à une obéissance respectueuse envers leur mère et leur aïeul, Agathe et Annetje n'étaient point fâchées de trouver chez la vieille Aziza une complaisance un peu servile.
Donc le chien Drinck, en remuant sa grosse queue, et Aziza, en accourant à leur rencontre, furent les seuls qui firent accueil aux jumelles: quant à maître Bob, il s'élança d'un bond sur l'épaule d'Annetje, pour laquelle il éprouvait, on le sait, une vive amitié, et allongea un coup de patte à l'autre jeune fille, qui voulut lui tirer un des longs poils de sa moustache. Ces taquineries, auxquelles se complaisait Agathe, avaient fini par lui faire presque un ennemi de l'écureuil, habitué à se voir traité révérencieusement par tout le monde, excepté par elle. Il en résulta de cette aversion, nous l'avons déjà dit, que l'intelligent animal parvenait, toujours sans la moindre hésitation, à se montrer plus habile que son maître lui-même à distinguer les deux soeurs l'une de l'autre, tandis que souvent Simon et même le vieux Borrekens hésitaient entre elles. Maître Bob, du premier regard, savait s'il avait à faire à Annetje ou à Agathe. Dans le premier cas, il épanouissait sa queue, il la déployait comme fait un paon et accourait l'oeil gai et le museau en l'air: en présence d'Agathe, au contraire, il se repliait sur lui-même, s'acculait dans quelque endroit peu accessible et repliait sa longue queue de manière à laisser le moins de prise possible aux provocations de l'ennemi.
En ce moment, Simon entrait dans le jardin.
—Ah! dit-il en souriant, voici encore Agathe qui provoque mon pauvre
Bob! Pourquoi donc cette guerre acharnée contre le malheureux?
—Je le tourmente parce qu'il ne m'aime point, répondit Agathe, qui tira si vivement la moustache de maître Bob, que celui-ci, furieux, imprima ses ongles aigus sur le bras de la provocatrice, et le teignit de quelques gouttes de sang.