—Dieu nous la donnera, ma soeur, si nos ferventes prières la sollicitent de sa miséricorde!

En ce moment un bruit de pas se fit entendre. C'était la vieille Aziza qui se dirigeait vers la chambre des jeunes filles!

—Oh! mes gentilles demoiselles, s'écria-t-elle, en élevant sa voix chevrotante, si vous saviez la grande nouvelle qui préoccupe toute la ville, vous seriez déjà debout et habillées! Le prince Ferdinand, frère du roi Philippe, doit venir visiter Anvers dans quelques jours. Le bourgmestre et les États de la ville sont allés trouver le chevalier Rubens pour qu'il donne les plans d'arcs de triomphe, d'arcades et de portiques que l'on va élever dans tous les quartiers de la ville. Le grand peintre a fait les choses si vite et si bien, qu'à l'heure qu'il est, on dresse partout dans la ville des échafaudages; les élèves de messire Rubens et messire Rubens lui-même sont à l'oeuvre pour peindre les toiles et disposer tous les apprêts pour la prochaine arrivée du prince, gouverneur général des Pays-Bas.

La vieille Aziza avait dit vrai: Pierre-Paul Rubens, avec sa fougue ordinaire, venait encore d'accomplir une de ces inexplicables improvisations qui attestent les ressources merveilleuses de son génie primesautier.

Le licencié en droit, Michel, l'historien le plus naïf et le plus vrai de Rubens, nous a conservé le programme de ces fêtes, rédigé tout entier de la main de l'artiste, et qui produisit un effet magique quand il fut exécuté. Rien n'y est oublié, les plus petits détails y trouvent leur place; tout est prévu dans ce plan gigantesque où les arcs de triomphe dominent, à chaque pas, les marches pittoresques des Serments de la bourgeoisie. La flatterie des inscriptions s'y montre constamment d'un goût exquis, surtout pour l'époque, et n'aurait rien de trop fade ni de trop exagéré, même de nos jours.

Ces fêtes et l'agitation qu'elles produisirent apportèrent quelque consolation aux deux jeunes filles, qui purent dérober plus facilement leurs larmes aux regards de leur mère. Mynheer Borrekens accabla d'ailleurs dame Thrée et ses petites-filles de travaux à diriger pour orner convenablement l'hôtel des Arquebusiers; il fallut entre autres qu'elles présidassent à la restauration du costume du fou du Serment, qu'on revêtit d'un costume neuf que le chevalier Rubens trouva encore le temps de dessiner.

Dame Thrée et ses filles se rendaient à la maison des Arquebusiers et ne rentraient chez elles que bien avant dans la nuit.

Rien n'est bon contre les chagrins de l'âme comme un travail excessif. D'ailleurs, quelque profonde que fût la douleur d'Annetje et d'Agathe, ce n'est point à seize ans que cette douleur résiste à l'influence des distractions. Le privilège exclusif du désespoir et de sa fatale idée fixe n'est réservé qu'à l'âge mûr.

Jamais fêtes ne furent plus brillantes et plus dignes à la fois du célèbre capitaine à qui l'offrait la ville d'Anvers, et de l'illustre peintre qui les avait imaginées.

Enfin le grand jour arriva.