Depuis longtemps une foule immense couvrait le port d'Anvers, lorsque tout à coup un des guetteurs placés sur les tours de Notre-Dame, vers lesquelles les yeux des curieux se tenaient fixés, donna le signal de l'arrivée du prince en arborant un drapeau aux couleurs de la ville. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, et les compagnies du Serment, revêtues de leurs riches costumes, formèrent leurs rangs. Les Arquebusiers, étendards déployés, marchaient en tête de la corporation. Mynheer Borrekens, revêtu de son costume de velours écarlate, accompagné des quatre plus anciens membres du Serment, tira son épée, tandis que le fou, tout ruisselant de galons d'or et tout retentissant de grelots, agitait sa marotte et faisait cabrer son cheval de carton.

Enfin, les gondoles dorées qui amenaient le prince et sa suite apparurent: le canon retentit de toutes parts, les Arquebusiers saluèrent par un magnifique feu de toutes leurs compagnies, et Son Altesse royale le prince Ferdinand mit pied à terre.

Il écouta gravement les harangues des magistrats de la ville, qui lui présentèrent les clefs d'Anvers, déclara que les clefs ne pouvaient se trouver en meilleures mains que dans les leurs, félicita les Arquebusiers sur leur belle tenue et jeta sa bourse au fou, en lui disant que son cheval de carton était trop fougueux, et qu'il fallait le lester davantage; plaisanterie princière que les graves historiens du temps n'ont point dédaigné de rapporter.

Après quoi, il monta lui-même à cheval, et se mit en marche pour se rendre au palais qui lui avait été préparé.

Ferdinand était jeune encore, et Van Dyck nous a conservé ses traits dans une de ces admirables peintures qui le laissent encore aujourd'hui sans rival comme peintre de portraits. Petit de taille, l'oeil noir et surmonté d'un large sourcil, on comprenait, du premier coup-d'oeil, que la nature avait réuni dans ce prince toutes les qualités du soldat: ses épaules larges, ses mains nerveuses, ses jambes un peu courtes et un peu arquées, lui donnaient, à cheval, une noblesse dont, à pied, il manquait un peu.

A en juger par la plaisanterie qu'il avait faite au fou des Arquebusiers, son esprit était plus bienveillant que brillant; aussi parlait-il peu; on citait néanmoins la finesse de son jugement même dans les affaires qui ne ressortaient pas de l'art militaire.

Nous ne suivrons point le cortège d'arc de triomphe en arc de triomphe: nous dirons seulement que le prince, touché des ingénieuses allusions à sa gloire militaire, qu'il rencontrait à chaque pas, et émerveillé du style plein de grandeur imprimé à la fête dont il était le héros, se tourna vers le bourgmestre de la ville et lui demanda comment on avait, en si peu de jours, improvisé tant de belles choses!

—C'est que nous possédons dans notre ville un grand magicien en fait d'art! répondit le magistrat.

—Le chevalier Rubens? interrompit Ferdinand. En effet, voici déjà plusieurs fois que je le cherche parmi les illustres seigneurs qui me font l'honneur de m'entourer. J'aurais été heureux de remercier le célèbre diplomate qui a rendu tant de services à son pays, et le peintre célèbre qui a daigné consacrer son talent à me faire une si belle réception.

—Le chevalier Rubens est malade, monseigneur; une attaque de goutte le retient en son hôtel.