—Viens, dit Agathe à sa soeur, Toporoo a raison! Accomplissons notre sacrifice jusqu'au bout! Vidons d'un seul trait le calice jusqu'à la lie!
Toutes les deux s'élancèrent vers le pavillon et se jetèrent dans les bras de Simon, en lui disant à travers leurs sanglots: Mon père! mon père!
Depuis ce moment, on ne cessa de s'occuper, dans la famille Borrekens, du mariage de dame Thrée avec Simon. La nouvelle en fut annoncée officiellement aux amis de la famille; les premiers bans furent publiés à l'église paroissiale, et dame Thrée ne sortit plus de sa maison que pour se rendre aux offices religieux; suivant l'usage flamand, elle vivait dans la retraite la plus austère, et ne recevait personne, pas même ses amis les plus intimes.
Cependant, on ne restait point inactif au logis. On y faisait tous les préparatifs des noces, quoique celles d'une veuve dussent être modestes et dépourvues de la pompe et des fêtes sans nombre qui signalent le mariage d'une jeune fille.
A cette époque, et encore un peu aujourd'hui, les habitants de la Belgique ont certains appartements de luxe qui ne s'ouvrent que les jours de grande solennité. Il en est de même des belles argenteries transmises de génération en génération, et du magnifique linge de table damassé, dont les dessins merveilleux semblent l'ouvrage des fées. La vaisselle plate ne sort que ces jours-là des armoires de chêne qui la renferment et des nombreuses enveloppes qui les recouvrent; d'ordinaire, on travaille quinze jours à faire les préparatifs d'un repas de famille, et il faut quinze autres jours pour tout remettre en place.
Annetje et Agathe s'occupèrent de ces détails avec une activité fébrile. Elles y mettaient l'ardeur et le dévouement des martyrs, et parvinrent, par leur gaîté menteuse, à tromper leur mère et van Maast lui-même.
La seule consolation qu'elles eussent, c'était, la compassion mystérieuse de Toporoo, qui s'associait à toutes leurs douleurs, et trouvait chaque jour un chant nouveau pour les soutenir dans ces pénibles épreuves. Comment savait-il leur secret? qu'importe! pourvu qu'il s'en montrât le fidèle confident.
Cet accessoire romanesque ne contribua pas peu à soutenir la force des deux pauvres enfants. Exaltées d'ailleurs par le désespoir même de leur sacrifice, elles n'agissaient qu'à travers une surexcitation nerveuse. En les examinant avec attention, il eût été facile à Thrée de lire leur désespoir sous leur fausse gaîté; leur pâleur, la teinte bistrée qui commençait à s'étendre sous leurs yeux n'eût point échappé à leur mère en toutes autres circonstances. Mais le bonheur et ses enivrements, mais l'amour et ses joies un peu égoïstes s'étaient trop emparés de cette âme naïve pour lui laisser possible un sentiment d'inquiétude. Rien ne troubla donc la félicité immense qui s'était emparée d'elle tout entière et sans réserve.
Enfin le jour du mariage arriva, sans que les jeunes filles eussent trahi leur désespoir, sans que leur mère eût rien soupçonné de leur fatal secret. Dès quatre heures du matin, Rubens et trois vieux amis de la famille Borrekens arrivèrent chez le roi des Arquebusiers, qu'ils trouvèrent avec Simon, assis dans le salon des jours de fête.
Simon et le vieillard se levèrent gravement à leur arrivée pour recevoir leurs félicitations.