Quelque chaste que fût la vie de la famille flamande à l'époque où se passaient les événements de cette histoire, il faut bien l'avouer, elle manquait peut-être un peu de cette réserve extrême que nous avons dû donner à nos moeurs moins pures. Forte de son innocence, ne soupçonnant point le mal, elle n'y mettait point de façon, et se laissait aller naïvement à son bonheur. Nos pères, ces pieux chefs de famille, aimaient les chansons grivoises et trouvaient matière à rire sur des choses dont la réalité leur eût presque paru un crime. Aujourd'hui que l'on se sent bien moins scrupuleux quant à la réalité, on regarderait comme un acte de mauvais goût de fredonner un seul de ces vieux refrains.
Ce court préambule n'était point inutile pour que l'on comprît bien les douleurs sans cesse renouvelées des deux pauvres jeunes filles. Thrée, heureuse au delà de toute expression, ne cherchait point à cacher ce bonheur, et s'y livrait avec abandon; la félicité entourait de son auréole son beau visage et lui donnait un éclat admirable. Simon lui-même n'avait pu garder sa tristesse en présence de tant d'amour. Lorsqu'il venait de retrouver sa femme après une journée consacrée à l'étude et à la consolation de ses nombreux malades, on voyait sa figure sévère s'épanouir et son pas se hâter dès qu'il apercevait Thrée qui, sur le seuil, guettait son retour. Et puis c'était un baiser qu'il donnait aux deux joues que lui présentait sa femme; et puis c'était quelque bonne parole qui sortait de ses lèvres naguère silencieuses. Un doux éclat animait ses yeux: après tant d'isolement et de fatigue, il éprouvait le besoin de ces épanchements intimes, de ces tendres causeries qui délassent si bien d'un rude travail!
Annetje et Agathe assistaient à toutes ces scènes de bonheur: elles souriaient quand leur mère souriait, elles s'efforçaient de se montrer gaies comme Thrée et comme Simon. Seulement, on remarquait que leur visage se couvrait chaque jour d'une pâleur plus maladive, et qu'elles se rendaient à l'église avec plus d'assiduité encore que par le passé. Là, du moins, comme l'a dit Bossuet, elles pouvaient en liberté répandre des larmes avec des prières.
Six à huit mois s'écoulèrent ainsi sans éveiller l'inquiétude de Thrée, absorbée dans son bonheur. A la fin, cependant, elle commença à s'alarmer du changement survenu chez ses deux filles, et elle s'en ouvrit à Simon, qui lui-même partageait déjà les craintes de sa femme.
Un matin, de bonne heure, Thrée vint trouver les deux jeunes filles dans leur chambre. Elles étaient levées, priaient devant une image de la Vierge, et étaient tellement absorbées par leur prière, qu'elles n'entendirent ni le bruit de la porte qui s'ouvrait, ni les pas de leur mère qui s'agenouillait derrière elles.
Lorsqu'elles eurent fini de prier et qu'elles se relevèrent, Thrée les attira doucement dans ses bras, et les embrassant avec tendresse:
—Chères enfants, leur dit-elle, malgré vos efforts pour me le cacher, je vous vois souffrantes et tristes. Quelque chagrin cause-t-il cette souffrance et cette tristesse? Ne me dissimulez rien. Vous le savez, votre bonheur m'est plus précieux que la vie!
—Quelle tristesse pourrions-nous avoir, mère? reprit Annetje.
N'êtes-vous pas heureuse, et, par conséquent, ne le sommes-nous pas?
—Mais cette pâleur? mais les larmes qui, même en ce moment, remplissent vos yeux et que vous cherchez en vain à retenir?
—Mère, répondit Agathe après un assez long silence, mère, oui nous avons un chagrin! Nous sommes dévorées par un désir, mais nous n'osons vous en faire l'aveu, dans la crainte de vous affliger.