Mais, comme je me serais unie spécialement aux œuvres de mes petits frères chéris s'ils eussent vécu, sans délaisser pour cela les grands intérêts de l'Eglise qui embrassent l'univers, ainsi je reste particulièrement unie aux nouveaux frères que Jésus m'a donnés. Tout ce qui m'appartient appartient à chacun d'eux, je sens que Dieu est trop bon, trop généreux pour faire des partages; il est si riche qu'il donne sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de longues énumérations.

Depuis que j'ai seulement deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, les journées seraient trop courtes, et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples il ne faut pas de moyens compliqués, et comme je suis de ce nombre, Nôtre-Seigneur m'a inspiré lui-même un petit moyen très simple d'accomplir mes obligations.

Un jour, après la sainte communion, il m'a fait comprendre cette parole des Cantiques: «Attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums.»[122] O Jésus, il n'est donc pas nécessaire de dire: En m'attirant, attirez les âmes que j'aime. Cette simple parole: «Attirez-moi» suffit! Oui, lorsqu'une âme s'est laissé captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite; c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous!

De même qu'un torrent entraîne après lui, dans les profondeurs des mers, ce qu'il rencontre sur son passage; de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivages de votre amour attire après elle tous ses trésors! Seigneur, vous le savez, ces trésors pour moi ce sont les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.

Jésus, mon Bien-Aimé! je ne sais pas quel jour mon exil finira... plus d'un soir, peut-être, me verra chanter encore ici-bas vos miséricordes; mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir... alors je veux pouvoir vous dire:

«Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous m'avez donnée à faire, j'ai fait connaître votre Nom à ceux que vous m'avez donnés; ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous: car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez confiées; ils les ont reçues, et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous. Je ne suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je retourne à vous. Conservez-les à cause de votre Nom.

«Je vais maintenant à vous; et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux que je dis ceci, à présent que je suis dans le monde... Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus.

«Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.

«Mon Dieu, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi; et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même.» [123]

Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous avant de m'envoler dans vos bras! C'est peut-être de la témérité; mais non... Depuis longtemps, ne m'avez-vous pas permis d'être audacieuse avec vous? Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit: «Tout ce qui est à moi est à toi.»[124] Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi, et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui m'appartiennent les faveurs du Père céleste.