Vous le savez, ô mon Dieu, je n'ai jamais désiré que vous aimer uniquement, je n'ambitionne pas d'autre gloire. Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c'est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur.

L'amour attire l'amour, le mien s'élance vers vous, il voudrait combler l'abîme qui l'attire; mais, hélas! ce n'est même pas une goutte de rosée perdue dans l'Océan! Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n'avez comblé la mienne, c'est pour cela que j'ose vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi-même.

Un jour, au ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès ce monde que ces âmes le méritent davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d'amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mérite de ma part.

Ma Mère, je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, je n'en avais pas l'intention!

En répétant ce passage du saint Evangile: «Je leur ai commimique les paroles que vous m'avez confiées», je ne pensais pas à mes frères, mais à mes petites sœurs du noviciat; car je ne me crois pas capable d'instruire des missionnaires. Ce que j'écrivais pour eux, c'était la prière de Jésus: «Je ne vous prie pas de les ôter du monde... Je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.» Comment, en effet, pourrais-je laisser dans l'oubli les âmes qui deviendront leur conquête par la souffrance et la prédication?

Mais je n'ai pas expliqué toute ma pensée sur ce passage des Cantiques sacrés: «Attirez-moi, nous courrons...»

«Personne, a dit Jésus, ne peut venir après moi si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire[125] Ensuite il nous enseigne qu'il suffit de frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce qu'on demande à son Père en son Nom, il l'accorde. C'est pour cela sans doute que l'Esprit-Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique: «Attirez-moi, nous courrons...»

Demander d'être attiré, c'est vouloir s'unir d'une manière intime à l'objet qui captive le cœur. Si le feu et le fer étaient doués de raison et que ce dernier dit à l'autre: «Attire-moi», ne prouverait-il pas son désir de s'identifier au feu jusqu'à partager sa substance? Eh bien! voilà justement ma prière. Je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement à lui qu'il vive et agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l'amour embrasera mon cœur, plus je dirai: «Attirez-moi», plus aussi les âmes qui s'approcheront de la mienne courront avec vitesse à l'odeur des parfums du Bien-Aimé.

Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les âmes embrasées ne peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine, elles se tiennent aux pieds de Jésus, écoutant sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses[126]. Ce ne sont pas cependant les travaux de Marthe, mais son inquiétude seule, que Jésus blâme; ces mêmes travaux, sa divine Mère s'y est humblement soumise, puisqu'il lui fallait préparer les repas de la sainte Famille.

Tous les saints ont compris cela, et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce pas dans l'oraison que saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et tant d'autres amis de Dieu ont puisé cette science admirable qui ravit les plus grands génies?