S. Jean de la Croix.
«Bien des pages de cette histoire ne se liront jamais sur la terre...» Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus l'a dit; et nous le répétons forcément après elle. Il est des souffrances qu'il n'est pas permis, de révéler ici-bas; seul le Seigneur s'est jalousement réservé d'en découvrir le mérite et la gloire dans la claire vision qui déchirera tous les voiles...
Il fit «déborder en l'âme de sa petite épouse les flots de tendresse infinie renfermés dans son Cœur divin»: ce fut là le martyre d'amour que sa voix mélodieuse a si suavement chanté. Mais, «s'offrir en victime à l'amour, ce n'est pas s'offrir aux douceurs, aux consolations...» Thérèse l'éprouva, car le divin Maître la conduisit à travers les âpres sentiers de la douleur; et c'est seulement à son austère sommet qu'elle mourut Victime de Charité.
Nous avons vu combien fut grand le sacrifice de Thérèse lorsqu'elle quitta pour toujours son père, qui l'aimait si tendrement, et la maison de famille où elle avait été si heureuse; mais on pensera peut-être que ce sacrifice lui était bien adouci, puisqu'au Carmel elle retrouvait ses deux sœurs aînées, les chères confidentes de son âme: ce fut au contraire pour la jeune postulante l'occasion des plus sensibles privations.
La solitude et le silence étant rigoureusement gardés, elle ne voyait ses sœurs qu'à l'heure des récréations. Si elle eût été moins mortifiée, souvent elle aurait pu s'asseoir à leurs côtés; mais «elle recherchait de préférence la compagnie des religieuses qui lui plaisaient le moins»; aussi l'on pouvait dire qu'on ignorait si elle affectionnait ses sœurs plus particulièrement.
Quelque temps après son entrée, on la donna comme aide à Sœur Agnès de Jésus, sa «Pauline» tant aimée: ce fut une nouvelle source de sacrifices. Thérèse savait qu'une parole inutile est défendue et jamais elle ne se permit la moindre confidence. «O ma petite Mère! dira-t-elle plus tard, que j'ai souffert alors!... Je ne pouvais vous ouvrir mon cœur, et je pensais que vous ne me connaissiez plus!...»
Après cinq années de ce silence héroïque, Sœur Agnès de Jésus fut élue Prieure. Au soir de l'élection, le cœur de la «petite Thérèse» dut battre de joie, à la pensée que désormais elle pourrait parler à sa «petite Mère» en toute liberté, et, comme autrefois, épancher son âme dans la sienne; mais le sacrifice était devenu l'aliment de sa vie; si elle demanda une faveur, ce fut celle d'être considérée comme la dernière, d'avoir partout la dernière place. Aussi, de toutes les religieuses, ce fut elle qui vit sa Mère Prieure le plus rarement.
Elle voulait vivre la vie du Carmel avec toute la perfection demandée par sa sainte Réformatrice. Bien que plongée dans une habituelle aridité, son oraison était continuelle. Un jour une novice entrant dans sa cellule s'arrêta, frappée de l'expression toute céleste de son visage. Elle cousait avec activité, et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde.
«A quoi pensez-vous? lui demanda la jeune sœur.—Je médite le Pater, répondit-elle. C'est si doux d'appeler le bon Dieu notre Père!...» et des larmes brillaient dans ses yeux.
«Je ne vois pas bien ce que j'aurai de plus au ciel que maintenant, disait-elle une autre fois, je verrai le bon Dieu, c'est vrai; mais, pour être avec lui, j'y suis déjà tout à fait sur la terre.»