Nôtre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec une tendresse ineffable: «Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.»[235] Garder la parole de Jésus, voilà l'unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour lui; et cette parole, il me semble que c'est lui-même, puisqu'il se nomme le Verbe ou Parole incréée du Père.
Dans le même Evangile de saint Jean, il fait cette prière sublime: «Sanctifiez-les par votre parole; votre parole est la vérité.»[236] En un autre endroit, Jésus nous apprend qu'il est la voie, la vérité et la vie[237]. Nous savons donc quelle est la parole à garder; nous ne pouvons pas dire comme Pilate: «Qu'est-ce que la vérité[238]?»—La vérité, nous la possédons, puisque le Bien-Aimé habite dans nos cœurs.
Souvent ce Bien-Aimé nous est un bouquet de myrrhe[239], nous partageons le calice de ses douleurs; mais qu'il nous sera doux d'entendre un jour cette parole suave: «C'est vous qui êtes demeurés avec moi dans toutes les épreuves que j'ai eues, aussi je vous prépare mon royaume, comme mon Père me l'a préparé[240]!»
Lettre XIXe.
19 août 1894.
C'est peut-être la dernière fois, ma chère petite sœur, que je me sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exaucé mon vœu le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis Jésus prendra l'une de nous, et les autres resteront pour un peu de temps dans l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: Jamais, jamais, le bon Dieu ne nous séparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je m'éloignerai de ton âme, jamais nous n'aurons été plus unies. Surtout ne te fais pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne suis pas malade, j'ai une santé de fer; mais le Seigneur peut briser le fer comme l'argile...
Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière qui me touche profondément. Après une mort de cinq longues années, quelle joie de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il va te rendre les soins que tu lui as prodigués! Tu as été son ange, il sera ton ange à son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au ciel, et déjà, par son intervention puissante, toutes tes démarches réussissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires, aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour sa pauvre petite reine!
Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des nouvelles de mon métier; je vais te satisfaire:
Je suis un petit chien de chasse, et ce titre me donne bien des sollicitudes, à cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la journée, du matin jusqu'au soir, je cours après le gibier. Les chasseurs—Révérende Mère Prieure et Maîtresse des novices—sont trop grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, ça se faufile partout... et puis ça a le nez fin! Aussi je veille de près mes petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lèche en leur disant, tantôt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne... enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire: des petits lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils doivent brouter.
Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces petits lapins—celui que tu connais—vaut mieux cent fois que le petit chien: il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu'à sa place, il y a longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du monde.