Lettre IIe.
1894.
Tu ressembles à une petite villageoise qu'un roi puissant demanderait en mariage, et qui n'oserait accepter sous prétexte qu'elle n'est pas assez riche, qu'elle est étrangère aux usages de la cour. Mais son royal fiancé ne connaît-il pas mieux qu'elle sa pauvreté et son ignorance?
Marie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jésus est tout? Tu n'as qu'à perdre ton petit rien dans son infini tout, et à ne plus penser qu'à ce tout uniquement aimable.
Tu voudrais voir, me dis-tu, le fruit de tes efforts? C'est justement ce que Jésus veut te cacher. Il se plaît à regarder tout seul ces petits fruits de vertu que nous lui offrons et qui le consolent.
Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta Thérèse marche avec ardeur dans le chemin du sacrifice: elle est faible, bien faible; et, chaque jour, elle en fait une nouvelle et salutaire expérience. Mais Jésus se plaît à lui communiquer la science de se glorifier de ses infirmités[255]. C'est une grande grâce que celle-là, et je le prie de te la donner, car dans ce sentiment se trouvent la paix et le repos du cœur. Quand on se voit si misérable, on ne veut plus se considérer; on regarde seulement l'unique Bien-Aimé.
Tu me demandes un moyen pour arriver à la perfection. Je n'en connais qu'un seul: L'AMOUR. Aimons, puisque notre cœur n'est fait que pour cela. Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour; mais sur la terre d'exil, la parole qui commence et finit[256] est bien impuissante à rendre les vibrations de l'âme; il faut donc s'en tenir à ce mot unique et simple: AIMER.
Mais à qui notre pauvre cœur prodiguera-t-il l'amour? Qui donc sera assez grand pour recevoir ses trésors? Un être humain saura-t-il les comprendre? et surtout, pourra-t-il les rendre? Marie, il n'existe qu'un Etre pour comprendre l'amour: c'est notre JÉSUS; Lui seul peut nous rendre infiniment plus que nous ne lui donnerons jamais...