«Dans quelle illusion vivent la plupart des hommes! répétait souvent Madame Martin, possèdent-ils des richesses? ils veulent aussitôt des honneurs; et s'ils les obtiennent, ils sont encore malheureux; car jamais le cœur qui cherche autre chose que Dieu n'est satisfait.»

Toutes ses ambitions maternelles regardaient les Cieux. «Quatre de mes enfants sont déjà bien placés, écrivait-elle, et les autres, oui, les autres iront aussi dans ce royaume céleste, chargés de plus de mérites puisqu'ils auront plus longtemps combattu...»

La charité, sous toutes ses formes, devenait l'écoulement de cette pureté de vie et de ces sentiments généreux. Les deux époux prélevaient chaque année, sur le fruit de leurs travaux, une forte somme pour l'œuvre de la Propagation de la Foi. Ils soulageaient les pauvres dans leur détresse et les servaient de leurs propres mains. On a vu le père de famille, à l'exemple du bon Samaritain, relever sans honte un ouvrier, gisant ivre-mort dans une rue fréquentée, prendre sa boîte d'outils, lui offrir l'appui de son bras et, tout en lui faisant une douce remontrance, le conduire à sa demeure.

Il en imposait aux blasphémateurs qui, sur une simple observation, se taisaient en sa présence.

Jamais les petitesses du respect humain ne diminuèrent les grandeurs de son âme. En quelque compagnie qu'il fût, il saluait toujours le Saint Sacrement en passant devant une église. Il saluait de même, par respect pour le caractère sacerdotal, tout prêtre qu'il rencontrait sur son chemin.

Citons enfin un dernier exemple de la bonté de son cœur:

Ayant vu dans une gare un malheureux épileptique, mourant de faim, sans argent pour regagner son pays, Monsieur Martin fut ému de compassion, prit son chapeau, y déposa une première aumône, et s'en alla quêter à tous les voyageurs. Les pièces pleuvaient dans la bourse improvisée, et le malade, touché de tant de bonté, pleurait de reconnaissance.

En récompense de si rares vertus, toutes les bénédictions de Dieu s'attachaient aux pas de son fidèle serviteur. Dès l'année 1871, il put quitter sa maison de bijouterie et se retirer dans sa nouvelle habitation, rue Saint-Blaise. La fabrication de dentelles, dites «point d'Alençon», commencée par Madame Martin, fut alors uniquement continuée.

C'est dans cette maison de la rue Saint-Blaise que devait éclore notre céleste fleur; nous l'appelons ainsi, parce qu'elle-même donna pour titre au manuscrit de sa Vie: «Histoire printanière d'une petite fleur blanche.» Elle ne devait pas, en effet, connaître d'automne, encore moins d'hiver avec ses nuits glacées...

Pourtant ce fut en plein hiver, le 2 janvier 1873, qu'elle prit naissance au sein de la famille bénie dont nous avons parlé. Par une délicatesse toute providentielle pour ses deux sœurs aînées,—alors pensionnaires à la Visitation du Mans—cette date tombait pendant les vacances; aussi, quel ne fut pas leur bonheur lorsque, vers minuit, le bon père, montant d'un pas léger jusqu'à leur chambre, s'écria d'un ton joyeux: «Enfants, vous avez une petite sœur!» Cependant, cette fois encore, il espérait, sans trop se l'avouer, un petit missionnaire! Mais la déception ne fut pas grande, et l'on reçut cette dernière enfant comme un présent du Ciel. «C'était le bouquet», disait plus tard son bien-aimé père. Il l'appelait encore et surtout «sa petite reine», quand il n'ajoutait pas ces titres pompeux: «de France et de Navarre».