Au commencement du mois de mai 1900, il voulut s'imposer un sacrifice en l'honneur de la sainte Vierge: il trouva que de ne plus fumer serait ce qui lui coûterait le plus, et il s'en abstint pour le reste de sa vie. Je lui demandais un jour s'il pensait souvent au bon Dieu à la caserne. Il parut un peu étonné de ma question et me répondit: «Mais j'y pense tout le temps! comment pourrais-je ne pas penser à Lui?»
Vers la fin du mois de juin, son régiment reçut l'ordre de se tenir prêt à partir pour la guerre de Chine qui commençait. Le départ devait avoir lieu le samedi matin. Le jeudi il vint me voir, disant qu'il désirait bien communier encore une fois avant de partir, mais qu'il craignait de ne pouvoir sortir vendredi matin. Il me demanda de prier notre Père Aumônier de lui donner la sainte Communion quand il pourrait venir. Il fut convenu ainsi. Le lendemain, à 7 heures du soir, il arrivait à jeun: il n'avait pu s'échapper plus tôt de la caserne. Il se confessa et reçut la sainte Communion avec une ferveur touchante. Je lui remis une petite mèche des cheveux de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus. «Demandez que je meure là-bas si je ne dois pas être Carme à mon retour», dit-il en me quittant. Il a été exaucé, car, peu avant d'arriver à Tientsin, il est mort d'une insolation à bord, assisté de M. l'Aumônier. Frappé le soir sur le pont, il eut la fièvre toute la nuit. Dans son délire, il parlait du Carmel et d'une lettre à nous remettre. Son âme s'envola avec celle de Sr Thérèse qui l'avait tant protégé.
On peut voir par ses lettres combien il l'aimait. Je vous en envoie quelques passages.
Sr X., prieure, 31 mai 1910.
Lettres de M. Alfred-Marie L., soldat d'infanterie coloniale (converti par Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus), adressées à la Rde Mère X., Prieure du Carmel de Saïgon:
6 mai 1900.—Samedi matin nous faisions la pose durant une manœuvre, et, comme il était 6 h. 10, ma pensée était dans la chapelle du Carmel, car c'était l'heure de la messe et je désirais ardemment recevoir mon Dieu. J'étais un peu triste en pensant à la longue année qu'il me faut encore passer dans la dissipation forcée, quand, levant machinalement la tête, j'aperçus la grande croix du cimetière d'Han-Hoï et, sans recherche aucune de ma part, cette pensée me vint que je ne devais pas envier le bonheur que vous avez de communier tous les jours, car moi aussi je le puis à chaque instant, sinon en recevant le Corps adorable de notre Sauveur, du moins en embrassant avec amour les croix qu'il sème sous mes pas et en coopérant en quelque sorte avec lui à l'œuvre de la Rédemption.
Si Dieu veut bien commencer à me faire comprendre qu'il accepte la donation que je lui ai faite de moi-même, il a exaucé, je crois, ma prière et n'a pas voulu permettre que je l'offense volontairement depuis ma conversion. Grâces lui soient rendues! J'éprouve le besoin de m'entretenir de nouveau avec Sr Thérèse et de lui demander de m'enseigner par son exemple la simplicité et l'humilité. Je voudrais la revoir au pied de la croix, dans le jardin du monastère. C'est là qu'elle m'a dit d'aimer... J'espère que vous pourrez me prêter ce livre, ma sœur; c'est elle qui me donnera la confiance qui me manque.
19 juin 1900.—Tout à l'heure je feuilletais, au hasard, la Vie de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus et je me laissais aller à la tristesse en comparant sa jeunesse avec la mienne. Quand, brusquement, un passage fixa mon attention; c'est celui où elle raconte qu'il lui fut révélé intérieurement que sa gloire consisterait à devenir une grande sainte: «Ce désir pourrait sembler téméraire si l'on considère combien j'étais imparfaite et le suis encore après tant d'années passées en religion; cependant je me sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande sainte. Je ne compte pas sur mes mérites, n'en ayant aucun, mais j'espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même...» Cela m'a suffi et, j'ose à peine le dire tellement c'est insensé, humainement parlant, si je considère ma vie passée, cependant je sens en moi, non pas le même désir, mais la même conviction. Avoir cette pensée, il y a quelques heures, m'eût semblé une insulte à Dieu. Mais n'est-il pas le Tout-Puissant et ne peut-il pas, en une minute, faire du plus grand pécheur un saint? Bien que je ne le mérite nullement, ma sœur, conjurez Marie Immaculée de me livrer totalement à l'amour du Cœur de Jésus, mais comme l'entendait Sr Thérèse, pour souffrir et expier pour les autres et obtenir la grâce d'une conversion sincère aux pécheurs, pour consoler ce Cœur adorable et le faire aimer. Vendredi prochain, en union avec ma sœur du Ciel, je réciterai son acte d'offrande à l'Amour miséricordieux.
24 juin 1900.—C'est à 6 heures ce matin que nous quitterons la caserne pour embarquer le «Vaucan»; je ne sais ce qui arrivera, mais je pars bien en paix et bien résolu à tout. Que Dieu est bon pour moi! Il va au-devant de tous mes désirs! J'avais l'intention d'écrire au Carmel de Lisieux pour solliciter un morceau du vêtement de Sr Thérèse. Je ne vous avais pas fait part de ce désir, et voilà que vous me donnez une mèche de ses cheveux!
Je ne puis vous dire ma reconnaissance. Demandez pour moi à notre petite sœur la grâce de mourir sur le champ de bataille plutôt que d'être infidèle. Et si je ne dois jamais revoir Saïgon, au revoir au Carmel des Cieux! Je vais préparer une lettre à votre adresse que je porterai sur moi; j'en ai averti le camarade qui marchera à mes côtés, il se charge de vous la faire parvenir en cas de malheur. Cette lettre contiendra la précieuse mèche de cheveux que, pour rien au monde, je ne voudrais perdre, ni laisser tomber aux mains des Chinois.