«La belle fiche de consolation! pensai-je en m'en allant: vivre dix ans dans la perspective d'avoir les yeux gratuitement charcutés! Et quel en sera le résultat?»

Depuis lors, je n'ai plus consulté aucun oculiste ni aucun médecin au sujet de mes yeux, ni employé aucun remède. J'attendais que la cataracte fût «mûre».

Cependant le pronostic de l'aide de M. Abadie ne tarda pas à se réaliser. Faible d'abord, le trouble de ma vue devint petit à petit tel que, dès l'année 1906, je ne pouvais plus que difficilement lire et écrire, même avec de fortes lunettes. J'avais comme un voile sur les yeux, et ce voile s'épaississait de plus en plus les années suivantes.

A partir du commencement de 1908, je ne pouvais plus reconnaître à douze pas mes meilleurs amis. Le crépuscule venu, je n'osais plus me hasarder dehors de peur de heurter les passants, de manquer le trottoir et de me faire écraser par les voitures.

En mai 1909, un opticien de passage ici, voulant me vendre des lunettes, me fit avec ses instruments lire, à des distances variées, des imprimés à caractères gradués, tour à tour des deux yeux et de chaque œil à part. Il finit par me déclarer «l'œil droit complètement éteint et l'autre œil bien malade».

Il avait quelque peu exagéré, car d'une personne placée à deux pas de moi je voyais encore, de ce seul œil droit, la silhouette, mais une silhouette vague, imprécise, informe, dont je n'aurais pas pu dire si elle était d'homme ou de quoi. La vision de l'œil gauche était devenue si faible que le dimanche des Rameaux 1909, je suis tombé en bas des degrés du chœur que je ne distinguais plus, et cela devant toute la paroisse. Depuis lors, je tremblais de descendre les marches de l'autel, que j'étais obligé de chercher au tâtonnement du pied.

Bref, j'étais menacé de cécité complète à prochaine échéance, et me sentais à la veille de ne pouvoir plus ni réciter mon bréviaire, ni dire la sainte Messe.

J'envisageais déjà avec angoisse le voyage à Paris pour la fameuse opération gratuite, opération en elle-même scabreuse et de chance douteuse. Mais la divine Providence, qui dispose toutes choses avec suavité, m'avait, à mon insu, mis en relation avec les consœurs d'une «oculiste» qui sait rendre la vue aux aveugles, sans onguent ni scalpel chirurgical.

Au printemps dernier, la Rde Mère Prieure du Carmel de Bordeaux, exilé à Zaraüz, Espagne, fit appel à mon talent d'apiculteur, et je dus lui exposer le triste état de ma vue qui me rendait incapable d'accéder à son désir. Alors elle, avec sa robuste foi de Carmélite, me répondit: «Puisque la prière est toute-puissante, nous allons faire violence au bon Dieu, et il sera bien obligé de vous rendre la vue.»

Quelques jours après, je fus tout étonné de la facilité avec laquelle je pouvais lire et distinguer à mes pieds les marches de l'autel.