Le lendemain, lundi 26, l'infirmière, en pansant le pauvre homme, arracha avec un linge un lambeau de chair pourrie qui pendait de la langue. Elle en fut très impressionnée, car le mal parut encore plus visible; le bout de la langue avait disparu, et le reste continuait à se ronger. Le cou était très enflé. A chaque pansement, on voyait les progrès du mal. L'infirmière déclara plusieurs fois qu'il était impossible, à moins d'un miracle, que le malheureux guérisse.

Le mercredi 28, nous allâmes au Carmel demander un pétale de roses avec lesquelles Sr Thérèse avait embaumé et caressé son crucifix sur son lit de mort. Au retour, nous posâmes la relique auprès du malade. Revenant un instant après, nous fûmes surprises de ne rien retrouver dans le petit sachet authentiqué; nous lui demandâmes ce qu'il avait fait du précieux pétale: «Mais, ma Sœur, je l'ai mangé!» répondit-il d'un ton résolu et qui révélait sa foi profonde.

A partir de ce moment nous constatâmes une légère amélioration. Pour lui il ne disait rien, mais il ne souffrait plus. Nous l'apprîmes le 2 octobre lorsque, à notre grande surprise, il nous déclara tout à coup: «Je suis guéri!—Mais depuis quand?—Depuis trois ou quatre jours!»

Le lendemain, 3 octobre 1910, dernier jour de la neuvaine, nous priâmes notre docteur de venir voir notre miraculé. Nous le prévînmes de la guérison, mais il crut que nous nous trompions. Lorsqu'il arriva près du bon Ferdinand, celui-ci tout heureux ouvrit la bouche, et le docteur s'écria: «Il est guéri, sa langue est cicatrisée!»

Alors, d'une voix rendue à peine intelligible à cause de l'absence du morceau de langue que la gangrène avait fait disparaître, le vieillard demanda: «Ma langue va-t-elle repousser?—Oh! pour ça non, mon ami; n'y comptez pas, c'est bien impossible!» lui répondit le docteur étonné de cette foi naïve.

Mais la petite Sainte ne voulut pas se contenter d'avoir miraculeusement guéri son vieux protégé, elle lui obtint encore la merveille extraordinaire qu'il désirait; sa langue se mit aussitôt à repousser, et, à la fin d'octobre, elle avait repris l'aspect normal d'une langue parfaitement saine.

Notre vieillard était atteint de paralysie; aussi en lui faisant demander la guérison de sa langue, l'avions-nous engagé à demander en même temps celle de son autre maladie. Mais il ne l'avait pas voulu, disant que, pourvu qu'il ne meure pas de son cancer, tout le reste lui était égal. Il ne tenait pas à la vie et préférait même mourir dans les bonnes dispositions où il était.

Après être resté quelque temps dans un état stationnaire qui permit à de nombreux témoins d'admirer en lui la puissance d'intercession de la petite Sainte du Carmel, il s'affaiblit graduellement. Il put cependant encore, le 8 décembre, aller en voiture jusqu'au cimetière pour remercier sa céleste bienfaitrice; mais ce fut sa dernière sortie. Quelques jours plus tard, le 18 décembre 1910, il rendait doucement son âme à Dieu après avoir reçu les derniers sacrements avec une grande piété.—Il était dans une parfaite tranquillité d'âme. Un des soirs qui précéda sa mort, il dit: «Je suis si faible, je crois que je vais mourir cette nuit; pour ne pas déranger Monsieur l'Aumônier, on pourrait me donner tout de suite l'Extrême-Onction.»

Pendant son agonie, on l'encourageait par la pensée d'aller voir au ciel son angélique protectrice; alors il demanda dans une pensée d'humilité: «Mais, vais-je pouvoir entrer dans l'«appartement» où elle est?»

La nuit de sa mort, à onze heures et demie, l'infirmière voulut lui donner de l'eau bénite. Le malade lui prit la main et fit un geste qui indiquait son désir d'être aidé à faire le signe de la croix; il fixait en même temps avec attention le portrait de Sr Thérèse attaché au bénitier et paraissait ne pouvoir en détacher les yeux. On l'exhortait à avoir confiance en Dieu, lui promettant l'assistance de sa céleste bienfaitrice au moment de sa mort. En entendant le nom de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus, il eut comme un tressaillement d'allégresse; son regard mourant s'illumina tout à coup et se dirigea en haut vers un certain point de la chambre. Il y avait dans ce regard comme une assurance de salut!!!