et je disais en chemin à mon père chéri: «Regarde, papa, mon nom est écrit dans le ciel!» Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire; et, sans regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air, ne me lassant pas de contempler l'azur étoilé.

Que pourrais-je dire des veillées d'hiver aux Buissonnets? Après la partie de damier, mes sœurs lisaient l'Année liturgique: puis quelques pages d'un livre intéressant et instructif à la fois. Pendant ce temps, je prenais place sur les genoux de mon père; et, la lecture terminée, il chantait, de sa belle voix, des refrains mélodieux comme pour m'endormir. Alors j'appuyais ma tête sur son cœur, et lui me berçait doucement...

Enfin nous montions pour faire la prière; et, là encore, j'avais ma place auprès de mon bon père, n'ayant qu'à le regarder pour savoir comment prient les saints. Ensuite, Pauline me couchait; après quoi je lui disais invariablement: «Est-ce que j'ai été mignonne aujourd'hui?—Est-ce que le bon Dieu est content de moi?—Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi?...» Toujours la réponse était oui: autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. Après cet interrogatoire, mes sœurs m'embrassaient, et la petite Thérèse restait seule dans l'obscurité.

Je regarde comme une vraie grâce d'avoir été habituée dès l'enfance à surmonter mes frayeurs. Parfois, Pauline m'envoyait seule le soir chercher quelque chose dans une chambre éloignée; elle ne souffrait point de refus, et cela m'était nécessaire, car je serais devenue très peureuse; tandis qu'à présent, il est bien difficile de m'effrayer. Je me demande comment ma petite mère a pu m'élever avec tant d'amour, sans me gâter, car elle ne me passait aucune imperfection: jamais elle ne me faisait de reproches sans sujet, mais jamais non plus,—je le savais bien—elle ne revenait sur une chose décidée.

Cette sœur chérie recevait mes confidences les plus intimes; elle éclairait tous mes doutes. Un jour, je lui témoignais ma surprise de ce que le bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le ciel à tous les élus; j'avais peur que tous ne fussent pas heureux. Alors elle m'envoya chercher le grand verre de papa et le mit à coté de mon petit dé; puis, les remplissant d'eau tous deux, elle me demanda lequel paraissait le plus rempli. Je lui dis que je les voyais aussi pleins l'un que l'autre, et qu'il était impossible de leur verser plus d'eau qu'ils n'en pouvaient contenir. Pauline me fit alors comprendre qu'au ciel le dernier des élus n'envierait pas le bonheur du premier. C'est ainsi que, mettant à ma portée les plus sublimes secrets, elle donnait à mon âme la nourriture qui lui était nécessaire.

Avec quelle joie je voyais arriver chaque année la distribution des prix! Bien que toute seule à concourir, la justice, comme toujours, n'en était pas moins gardée; je n'avais que les récompenses absolument méritées. Le cœur me battait bien fort en écoutant ma sentence, en recevant des mains de mon père, devant toute la famille réunie, les prix et les couronnes. C'était pour moi comme une image du jugement!

Hélas! en voyant papa si radieux, je ne prévoyais pas les grandes épreuves qui l'attendaient. Un jour cependant, le bon Dieu me montra dans une vision extraordinaire l'image vivante de cette douleur à venir.

Mon père était en voyage et ne devait pas revenir de si tôt; il pouvait être deux ou trois heures de l'après-midi: le soleil brillait d'un vif éclat et toute la nature semblait en fête. Je me trouvais seule à une fenêtre donnant sur le jardin potager, l'esprit tout occupé de pensées riantes; quand je vis devant la buanderie, en face de moi, un homme vêtu absolument comme papa, ayant la même taille élevée et la même démarche, mais de plus très courbé et vieilli. Je dis vieilli, pour dépeindre l'ensemble général de sa personne; car je ne voyais point son visage, sa tête étant couverte d'un voile épais. Il s'avançait lentement, d'un pas régulier, longeant mon petit jardin. Aussitôt, un sentiment de frayeur surnaturelle me saisit et j'appelai bien haut d'une voix tremblante: «Papa! Papa!...» Mais le mystérieux personnage ne semblait pas m'entendre; il continua sa marche sans même se détourner, et se dirigea ainsi vers un bouquet de sapins qui partageait l'allée principale du jardin. Je m'attendais à le voir reparaître de l'autre côté des grands arbres; mais la vision prophétique s'était évanouie!

Tout cela n'avait duré qu'un instant: un instant qui se grava si profondément dans ma mémoire, qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, le souvenir m'en est aussi présent que la vision elle-même.

Mes sœurs étaient ensemble dans une chambre voisine. M'entendant appeler papa, elles ressentirent elles-mêmes une impression de frayeur. Dissimulant son émotion, Marie accourut vers moi: «Pourquoi donc, me dit-elle, appelles-tu ainsi papa qui est à Alençon?» Je racontai ce que je venais de voir, et, pour me rassurer, on me dit que la bonne, voulant sans doute me faire peur, s'était caché la tête avec son tablier.