Mais Victoire interrogée assura n'avoir pas quitté sa cuisine; d'ailleurs, la vérité ne pouvait s'obscurcir dans mon esprit: j'avais vu un homme, et cet homme ressemblait absolument à papa. Alors nous allâmes toutes derrière le massif d'arbres, et, n'ayant rien trouvé, mes sœurs me dirent de ne plus penser à cela. Ne plus y penser! Ah! ce n'était pas en mon pouvoir. Bien souvent mon imagination me représentait cette vision mystérieuse. Bien souvent je cherchais à soulever le voile qui m'en dérobait le sens, et je gardais au fond du cœur la conviction intime qu'il me serait un jour entièrement révélé.

Et vous connaissez tout, ma Mère bien-aimée! Vous le savez maintenant: c'était bien mon père que le bon Dieu m'avait fait voir, s'avançant courbé par l'âge, et portant sur son visage vénérable, sur sa tête blanchie, le signe de sa grande épreuve. Comme la Face adorable de Jésus fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de son humiliation, afin de pouvoir rayonner avec plus d'éclat dans les cieux. Ah! combien j'admire la conduite de Dieu nous montrant d'avance cette croix précieuse, comme un père fait entrevoir à ses enfants l'avenir glorieux qu'il leur prépare, et se complaît, dans son amour, à considérer lui-même les richesses sans prix qui doivent être leur héritage!

Mais une réflexion me vient à l'esprit: «Pourquoi le bon Dieu a-t-il donné cette lumière à une enfant qui, si elle l'avait comprise, serait morte de douleur?» Pourquoi?... Voilà un de ces mystères impénétrables que nous comprendrons seulement au ciel pour en faire le sujet de notre éternelle admiration! Mon Dieu, que vous êtes bon! Comme vous proportionnez les épreuves à nos forces! Je n'avais pas même le courage en ce temps-là de penser, sans effroi, que papa pouvait mourir. Il était un jour monté sur le haut d'une échelle et, comme je restais là tout près, il me dit: «Eloigne-toi, ma petite reine, car, si je tombe, je vais t'écraser.» Aussitôt je ressentis une révolte intérieure et, m'approchant plus près encore de l'échelle, je pensai:»Au moins, si papa tombe, je ne vais pas avoir la douleur de le voir mourir, je vais mourir avec lui.»

Non, je ne puis dire combien j'aimais mon père! Tout en lui me causait de l'admiration. Quand il m'expliquait ses pensées sur des choses très sérieuses,—comme si j'avais été une grande fille—je lui disais naïvement: «Bien sûr, papa, que si tu parlais ainsi aux grands hommes du gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi, alors la France serait heureuse comme jamais elle ne l'a été; mais toi, tu serais malheureux, puisque c'est le sort de tous les rois; et puis tu ne serais plus mon roi à moi toute seule, aussi j'aime mieux qu'ils ne te connaissent pas.»

Vers l'âge de six ou sept ans, je vis la mer pour la première fois. Ce spectacle me causa une impression profonde, je ne pouvais en détacher mes yeux. Sa majesté, le mugissement de ses flots, tout parlait à mon âme de la grandeur et de la puissance du bon Dieu. Je me rappelle que, sur la plage, un monsieur et une dame me regardèrent longtemps, et, demandant à papa si je lui appartenais, ils dirent que j'étais une bien jolie petite fille. Aussitôt mon père leur fit signe de ne pas m'adresser de compliment. J'éprouvai du plaisir en entendant cela, car je ne me trouvais pas gentille; mes sœurs faisaient une si grande attention à ne tenir jamais aucun langage capable de me faire perdre ma simplicité et ma candeur enfantines! Aussi, comme je les croyais uniquement, je n'attachai pas grande importance aux paroles et aux regards admiratifs de ces personnes, et je n'y pensai plus.

Le soir de ce jour, à l'heure où le soleil semble se baigner dans l'immensité des flots, laissant devant lui un sillon lumineux, j'allai m'asseoir avec Pauline sur un rocher désert; je contemplai longtemps ce sillon d'or qu'elle me disait être l'image de la grâce illuminant ici-bas le chemin des âmes fidèles. Alors je me représentai mon cœur au milieu du sillon, comme une petite barque légère à la gracieuse voile blanche, et je pris la résolution de ne jamais l'éloigner du regard de Jésus, afin qu'il pût voguer en paix et rapidement vers le rivage des cieux.