Quant à l'impression produite par ces lectures, je dois avouer qu'en lisant certains récits chevaleresques, je ne comprenais pas toujours le positif de la vie. C'est ainsi qu'en admirant les actions patriotiques des héroïnes françaises, particulièrement de la Vénérable Jeanne d'Arc, je sentais un grand désir de les imiter. Je reçus alors une grâce que j'ai toujours considérée comme l'une des plus grandes de ma vie; car, à cet âge, je n'étais pas favorisée des lumières d'en haut comme je le suis aujourd'hui.

Jésus me fit comprendre que la vraie, l'unique gloire est celle qui durera toujours; que, pour y parvenir, il n'est pas nécessaire d'accomplir des œuvres éclatantes, mais plutôt de se cacher aux yeux des autres et à soi-même, en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite. Pensant alors que j'étais née pour la gloire, et cherchant le moyen d'y parvenir, il me fut révélé intérieurement que ma gloire à moi ne paraîtrait jamais aux regards des mortels, mais qu'elle consisterait à devenir une sainte.

Ce désir pourrait sembler téméraire, si l'on considère combien j'étais imparfaite, et combien je le suis encore après tant d'années passées en religion; cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande sainte. Je ne compte pas sur mes mérites, n'en ayant aucun; mais j'espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même. C'est lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m'élèvera jusqu'à lui, me couvrira de ses mérites et me fera sainte. Je ne pensais pas alors qu'il fallait beaucoup souffrir pour arriver à la sainteté; le bon Dieu ne tarda pas à me dévoiler ce secret par les épreuves racontées plus haut.

Maintenant je reprends mon récit au point où je l'avais laissé.

Trois mois après ma guérison, mon père me fit faire un agréable voyage; là, je commençai à connaître le monde. Tout était joie, bonheur autour de moi; j'étais fêtée, choyée, admirée; en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut semée que de fleurs. La Sagesse a bien raison de dire que «l'ensorcellement des bagatelles séduit l'esprit même éloigné du mal[19].» A dix ans, le cœur se laisse facilement éblouir; et j'avoue que cette existence eut des charmes pour moi. Hélas! comme le monde s'entend bien à allier les joies de la terre avec le service de Dieu! Comme il ne pense guère à la mort!

Et cependant, la mort est venue visiter un grand nombre des personnes que j'ai connues alors, jeunes, riches et heureuses! J'aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où elles sont, ce qui leur revient aujourd'hui des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie. Et je pense que «tout est vanité sur la terre[20], hors aimer Dieu et le servir lui seul[21]

Peut-être, Jésus voulait-il me faire connaître le monde avant sa première visite à mon âme, afin de me laisser choisir plus sûrement la voie que je devais lui promettre de suivre.

Ma première communion me restera toujours comme un souvenir sans nuages. Il me semble que je ne pouvais être mieux disposée. Vous vous rappelez, ma Mère, le ravissant petit livre que vous m'aviez donné, trois mois avant le grand jour? Ce moyen gracieux me prépara d'une façon suivie et rapide. Si, depuis longtemps, je pensais à ma première communion, il fallait néanmoins donner à mon cœur un nouvel élan et le remplir de fleurs nouvelles, comme il était marqué dans le précieux manuscrit. Chaque jour, je faisais donc un grand nombre de sacrifices et d'actes d'amour qui se transformaient en autant de fleurs; tantôt c'étaient des violettes, une autre fois des roses; puis des bluets, des pâquerettes, des myosotis; en un mot, toutes les fleurs de la nature devaient former en moi le berceau de Jésus.

Enfin, j'avais Marie qui remplaçait Pauline pour moi.

Chaque soir, je restais bien longtemps près d'elle, avide d'écouter ses paroles; que de belles choses elle me disait! Il me semble que tout son cœur si grand, si généreux, passait en moi. Comme les guerriers antiques apprenaient à leurs enfants le métier des armes, ainsi m'apprenait-elle le combat de la vie, excitant mon ardeur et me montrant la palme glorieuse. Elle me parlait encore des richesses immortelles qu'il est si facile d'amasser chaque jour, du malheur de les fouler aux pieds quand il n'y a, pour ainsi dire, qu'à se baisser pour les recueillir.