Qu'elle était éloquente cette sœur chérie! J'aurais voulu n'être pas seule à entendre ses profonds enseignements; je croyais dans ma naïveté que les plus grands pécheurs se seraient convertis en l'écoutant, et que, laissant là leurs richesses périssables, ils n'eussent plus recherché que celles du ciel.

A cette époque, il m'eût été bien doux de faire oraison; mais Marie, me trouvant assez pieuse, ne me permettait que mes seules prières vocales. Un jour, à l'Abbaye, une de mes maîtresses me demanda quelles étaient mes occupations les jours de congé, quand je restais aux Buissonnets. Je répondis timidement: «Madame, je vais bien souvent me cacher dans un petit espace vide de ma chambre, qu'il m'est facile de fermer avec les rideaux de mon lit, et là, je pense...—Mais à quoi pensez-vous? me dit en riant la bonne religieuse.—Je pense au bon Dieu, à la rapidité de la vie, à l'éternité; enfin, je pense!» Cette réflexion ne fut pas perdue, et plus tard ma maîtresse aimait à me rappeler le temps où je pensais, me demandant si je pensais encore... Je comprends aujourd'hui que je faisais alors une véritable oraison, dans laquelle le divin Maître instruisait doucement mon cœur.

Les trois mois de préparation à ma première communion passèrent vite; bientôt je dus entrer en retraite et pendant ce temps devenir grande pensionnaire. Ah! quelle retraite bénie! Je ne crois pas que l'on puisse goûter une semblable joie ailleurs que dans les communautés religieuses: le nombre des enfants étant petit, il est d'autant plus facile de s'occuper de chacune. Oui, je l'écris avec une reconnaissance filiale: nos maîtresses de l'Abbaye nous prodiguaient alors des soins vraiment maternels. Je ne sais pour quel motif, mais je m'apercevais bien qu'elles veillaient plus encore sur moi que sur mes compagnes.

Chaque soir, la première maîtresse venait avec sa petite lanterne ouvrir doucement les rideaux de mon lit, et déposait sur mon front un tendre baiser. Elle me témoignait tant d'affection, que, touchée de sa bonté, je lui dis un soir: «O Madame, je vous aime bien, aussi je vais vous confier un grand secret.» Tirant alors mystérieusement le précieux petit livre du Carmel, caché sous mon oreiller, je le lui montrai avec des yeux brillants de joie. Elle l'ouvrit bien délicatement, le feuilleta avec attention et me fit remarquer combien j'étais privilégiée. Plusieurs fois, en effet, pendant ma retraite, je fis l'expérience que bien peu d'enfants, comme moi privées de leur mère, sont aussi choyées que je l'étais à cet âge.

J'écoutais avec beaucoup d'attention les instructions données par M. l'abbé Domin, et j'en faisais soigneusement le résumé. Pour mes pensées, je ne voulus en écrire aucune, disant que je me les rappellerais bien; ce qui fut vrai.

Avec quel bonheur je me rendais à tous les offices comme les religieuses! Je me faisais remarquer au milieu de mes petites compagnes par un grand crucifix donné par ma chère Léonie; je le passais dans ma ceinture à la façon des missionnaires, et l'on crut que je voulais imiter ainsi ma sœur carmélite. C'était bien vers elle, en effet, que s'envolaient souvent mes pensées et mon cœur! Je la savais en retraite aussi; non pas, il est vrai, pour que Jésus se donnât à elle, mais pour se donner elle-même tout entière à Jésus, et cela le jour même de ma première communion. Cette solitude passée dans l'attente me fut donc doublement chère.

Enfin le beau jour entre tous les jours de la vie se leva pour moi! Quels ineffables souvenirs laissèrent dans mon âme les moindres détails de ces heures du ciel! Le joyeux réveil de l'aurore, les baisers respectueux et tendres des maîtresses et des grandes compagnes, la chambre de toilette remplie de flocons neigeux, dont chaque enfant se voyait revêtue à son tour; surtout l'entrée à la chapelle et le chant du cantique matinal:

O saint autel qu'environnent les anges!

Mais je ne veux pas et ne pourrais pas tout dire... Il est de ces choses qui perdent leur parfum dès qu'elles sont exposées à l'air; il est des pensées intimes qui ne peuvent se traduire dans le langage de la terre, sans perdre aussitôt leur sens profond et céleste!

Ah! qu'il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme! Oui, ce fut un baiser d'amour! Je me sentais aimée, et je disais aussi: «Je vous aime, je me donne à vous pour toujours!» Jésus ne me fit aucune demande, il ne réclama aucun sacrifice. Depuis longtemps déjà, lui et la petite Thérèse s'étaient regardés et compris... Ce jour-là, notre rencontre ne pouvait plus s'appeler un simple regard, mais une fusion. Nous n'étions plus deux: Thérèse avait disparu comme la goutte d'eau qui se perd au sein de l'océan, Jésus restait seul; il était le Maître, le Roi! Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté? Cette liberté lui faisait peur; elle se sentait si faible, si fragile, que pour jamais elle voulait s'unir à la Force divine.