En attendant, je résolus de me consacrer tout particulièrement à la très sainte Vierge, en sollicitant mon admission parmi les Enfants de Marie; pour cela, je dus rentrer deux fois par semaine au couvent, ce qui me coûta un peu, je l'avoue, à cause de ma grande timidité. J'aimais beaucoup, sans doute, mes bonnes maîtresses, et je leur garderai toujours une vive reconnaissance; mais, je l'ai déjà dit, je n'avais pas, comme les autres anciennes élèves, une maîtresse particulièrement amie, avec laquelle il m'eût été possible de passer plusieurs heures. Alors je travaillais en silence jusqu'à la fin de la leçon d'ouvrage; et, personne ne faisant attention à moi, je montais ensuite à la tribune de la chapelle jusqu'à l'heure où mon père venait me chercher.
Je trouvais à cette visite silencieuse ma seule consolation. Jésus n'était-il pas mon unique Ami? Je ne savais parler qu'à lui seul; les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l'âme. Il est vrai, dans ces délaissements, j'avais bien quelques moments de tristesse et je me rappelle que, souvent alors, je répétais avec consolation cette ligne d'une belle poésie que nous récitait mon père:
Le temps est ton navire et non pas ta demeure.
Toute petite, ces paroles me rendaient le courage. Maintenant encore, malgré les années qui font disparaître tant d'impressions de piété enfantine, l'image du navire charme toujours mon âme et lui aide à supporter l'exil. La Sagesse aussi ne dit-elle pas que «la vie est comme le vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage rapide[29]?»
Quand je pense à ces choses, mon regard se plonge dans l'infini; il me semble toucher déjà le rivage éternel! Il me semble recevoir le embrassements de Jésus... Je crois voir la Vierge Marie venant à ma rencontre avec mon père, ma mère, les petits anges mes frères et sœurs! Je crois jouir enfin, pour toujours, de la vraie, de l'éternelle vie de famille!
Mais avant de me voir assise au foyer paternel des cieux, je devais souffrir encore bien des séparations sur la terre. L'année où je fus reçue enfant de la sainte Vierge, elle me ravit ma chère Marie[30], l'unique soutien de mon âme. Depuis le départ de Pauline, elle restait mon seul oracle, et je l'aimais tant que je ne pouvais vivre sans sa douce compagnie.
Aussitôt que j'appris sa détermination, je résolus de ne plus prendre aucun plaisir ici-bas; je ne puis dire combien de larmes je versai! D'ailleurs, c'était mon habitude en ce temps-là: je pleurais non seulement dans les grandes occasions, mais dans les moindres. En voici quelques exemples:
J'avais un grand désir de pratiquer la vertu, toutefois je m'y prenais d'une singulière façon: je n'étais pas habituée à me servir; Céline faisait notre chambre, et moi je ne m'occupais d'aucun travail de ménage. Il m'arrivait quelquefois, pour faire plaisir au bon Dieu, de couvrir le lit, ou bien le soir d'aller, en l'absence de ma sœur, rentrer ses boutures et ses pots de fleurs. Comme je l'ai dit, c'était pour le bon Dieu tout seul que je faisais ces choses; ainsi, je n'aurais pas dû attendre le merci des créatures. Hélas! il en était tout autrement; si Céline avait le malheur de ne pas paraître heureuse et surprise de mes petits services, je n'étais pas contente et le lui prouvais par mes larmes.
S'il m'arrivait de causer involontairement de la peine à quelqu'un, au lieu d'en prendre le dessus, je me désolais à m'en rendre malade, ce qui augmentait ma faute plutôt que de la réparer; et, lorsque je commençais à me consoler de la faute elle-même, je pleurais d'avoir pleuré.
Je me faisais vraiment des peines de tout! C'est le contraire maintenant; le bon Dieu me fait la grâce de n'être abattue par aucune chose passagère. Quand je me souviens d'autrefois, mon âme déborde de reconnaissance; par suite des faveurs que j'ai reçues du ciel, il s'est fait en moi un tel changement que je ne suis pas reconnaissable.