Après avoir obtenu le consentement de mon père, je croyais pouvoir m'envoler sans crainte au Carmel. Hélas! mon oncle, après avoir entendu à son tour mes confidences, déclara que cette entrée à quinze ans, dans un ordre austère, lui paraissait contre la prudence humaine; que ce serait faire tort à la religion de laisser une enfant embrasser une pareille vie. Il ajouta qu'il allait y mettre de son côté toute l'opposition possible, et qu'à moins d'un miracle, il ne changerait pas d'avis.

Je m'aperçus que tous les raisonnements étaient inutiles, et je me retirai, le cœur plongé dans la plus profonde amertume. Ma seule consolation était la prière; je suppliais Jésus de faire le miracle demandé, puisqu'à ce prix seulement je pouvais répondre à son appel. Un temps assez long s'écoula; mon oncle ne semblait plus se souvenir de notre entretien; mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je le préoccupais beaucoup.

Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'espérance, le Seigneur voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux qui dura trois jours. Oh! jamais je n'ai si bien compris la peine amère de la sainte Vierge et de saint Joseph, cherchant à travers les rues de Jérusalem le divin Enfant Jésus. Je me trouvais dans un désert affreux; ou plutôt mon âme ressemblait au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots orageux. Je le sais, Jésus était là, dormant sur ma nacelle, mais comment le voir au milieu d'une si sombre nuit? Si l'orage avait éclaté ouvertement, un éclair eût peut-être sillonné mes nuages. Sans doute, c'est une bien triste lueur que celle des éclairs; cependant, à leur clarté, j'aurais aperçu un instant le Bien-Aimé de mon cœur.

Mais non... c'était la nuit! la nuit profonde, le délaissement complet, une véritable mort! Comme le divin Maître, au Jardin de l'Agonie, je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni du côté de la terre, ni du côté des cieux. La nature semblait prendre part à ma tristesse amère: pendant ces trois jours, le soleil ne montra pas un seul de ses rayons et la pluie tomba par torrents. J'en fis toujours la remarque: dans toutes les circonstances de ma vie la nature était l'image de mon âme. Quand je pleurais, le ciel pleurait avec moi; quand je jouissais, l'azur du firmament ne se trouvait obscurci d'aucun nuage.

Le quatrième jour qui se trouvait un samedi, j'allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise en le trouvant tout changé à mon égard! D'abord, sans que je lui en eusse témoigné le désir, il me fit entrer dans son cabinet; puis, commençant par m'adresser de doux reproches sur ma manière d'être, un peu gênée avec lui, il me dit que le miracle exigé n'était plus nécessaire; qu'ayant prié le bon Dieu de lui donner une simple inclination de cœur, il venait de l'obtenir. Je ne le reconnaissais plus. Il m'embrassa avec la tendresse d'un père, ajoutant d'un ton bien ému: «Va en paix, ma chère enfant, tu es une petite fleur privilégiée que le Seigneur veut cueillir, je ne m'y opposerai pas.»

Avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets sous le beau ciel dont les nuages s'étaient complètement dissipés! Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus se réveillant m'avait rendu la joie, je n'entendais plus le bruit des vagues: au lieu du vent de l'épreuve, une brise légère enflait ma voile et je me croyais au port! Hélas! plus d'un orage devait encore s'élever, me faisant craindre à certaines heures, de m'être éloignée sans retour du rivage si ardemment désiré.

Après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'appris par vous, ma Mère vénérée, que M. le Supérieur du Carmel ne me permettait pas d'entrer avant l'âge de vingt et un ans. Personne n'avait pensé à cette opposition, la plus grave, la plus invincible de toutes. Cependant, sans perdre courage, j'allai moi-même avec mon père lui exposer mes désirs. Il me reçut très froidement, et rien ne put changer ses dispositions. Nous le quittâmes enfin sur un non bien arrêté: «Toutefois, ajouta-t-il, je ne suis que le délégué de Monseigneur; s'il permet cette entrée, je n'aurai plus rien à dire.» En sortant du presbytère, nous nous trouvâmes sous une pluie torrentielle; hélas! de gros nuages aussi chargeaient le firmament de mon âme. Papa ne savait comment me consoler. Il me promit de me conduire à Bayeux si je le désirais; j'acceptai avec reconnaissance.

Bien des événements se passèrent avant qu'il nous fût possible d'accomplir ce voyage. A l'extérieur, ma vie paraissait la même: j'étudiais, et surtout je grandissais dans l'amour du bon Dieu. J'avais parfois des élans, de véritables transports...

Un soir, ne sachant comment dire à Jésus que je l'aimais et combien je désirais qu'il fût partout servi et glorifié, je pensai avec douleur qu'il ne monterait jamais des abîmes de l'enfer un seul acte d'amour. Alors je m'écriai que, de bon cœur, je consentirais à me voir plongée dans ce lieu de tourments et de blasphèmes, pour qu'il y fût aimé éternellement. Cela ne pourrait le glorifier, puisqu'il ne désire que notre bonheur; mais, quand on aime, on éprouve le besoin de dire mille folies. Si je parlais ainsi, ce n'était pas que le ciel n'excitât mon envie; mais alors, mon ciel à moi n'était autre que l'amour, et je sentais, dans mon ardeur, que rien ne pourrait me détacher de l'objet divin qui m'avait ravie...

Vers cette époque, Nôtre-Seigneur me donna la consolation de voir de près des âmes d'enfants. Voici en quelle circonstance: pendant la maladie d'une pauvre mère de famille, je m'occupai beaucoup de ses deux petites filles dont l'aînée n'avait pas six ans. C'était un vrai plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles ajoutaient foi à tout ce que je leur disais. Il faut que le saint baptême dépose dans les âmes un germe bien profond des vertus théologales puisque, dès l'enfance, l'espoir des biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices. Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes entre elles, au lieu de leur promettre des jouets et des bonbons, je leur parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnera aux enfants sages. L'aînée, dont la raison commençait à se développer, me regardait avec une expression de vive joie et me faisait mille questions charmantes sur le petit Jésus et son beau ciel. Elle me promettait ensuite avec enthousiasme de toujours céder à sa sœur, ajoutant que, jamais de sa vie, elle n'oublierait les leçons de «la grande demoiselle»—c'est ainsi qu'elle m'appelait.