Considérant ces âmes innocentes, je les comparais à une cire molle sur laquelle on peut graver toute empreinte; celle du mal, hélas! comme celle du bien; et je compris la parole de Jésus: Qu'il vaudrait mieux être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants[39]. Ah! que d'âmes arriveraient à une haute sainteté si, dès le principe, elles étaient bien dirigées!
Je le sais, Dieu n'a besoin de personne pour accomplir son œuvre de sanctification; mais, comme il permet à un habile jardinier d'élever des plantes rares et délicates, lui donnant à cet effet la science nécessaire, tout en se réservant le soin de féconder; ainsi veut-il être aidé dans sa divine culture des âmes. Qu'arriverait-il si un horticulteur maladroit ne greffait pas bien ses arbres? s'il ne savait pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore, par exemple, des roses sur un pêcher?
Cela me fait souvenir qu'autrefois, parmi mes oiseaux, j'avais un serin qui chantait à ravir; j'avais aussi un petit linot auquel je prodiguais des soins particuliers, l'ayant adopté à sa sortie du nid. Ce pauvre petit prisonnier, privé des leçons de musique de ses parents et n'entendant du matin au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut l'imiter un beau jour.—Difficile entreprise pour un linot!—C'était charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce voix eut bien du mal à s'accorder avec les notes vibrantes de son maître. Il y arriva cependant, à ma grande surprise, et son chant devint absolument le même que celui du serin.
O ma Mère, vous savez qui m'a appris à chanter dès l'enfance! Vous savez quelles voix m'ont charmée! Et maintenant j'espère un jour, malgré ma faiblesse, redire éternellement le cantique d'amour dont j'ai entendu bien des fois moduler ici-bas les notes harmonieuses.
Mais où en suis-je? Ces réflexions m'ont entraînée trop loin... Je reprends vite le récit de ma vocation.
Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon père, le cœur rempli d'espérance, mais aussi bien émue à la pensée de me présenter à l'évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans être accompagnée de mes sœurs; et cette visite était à un Evêque! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour répondre aux questions qui m'étaient adressées, je devais expliquer et développer les raisons qui me faisaient solliciter mon entrée au Carmel, afin de donner des preuves de la solidité de ma vocation.
Qu'il m'en a coûté pour surmonter à ce point ma timidité! Oh! c'est bien vrai que jamais l'amour ne trouve d'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis[40]. C'était bien, en effet, le seul amour de Jésus qui pouvait me faire braver ces difficultés et celles qui suivirent; car je devais acheter mon bonheur par de grandes épreuves. Aujourd'hui, sans doute, je trouve l'avoir payé bien peu cher, et je serais prête à supporter des peines mille fois plus amères pour l'acquérir, si je ne l'avais pas encore.
Les cataractes du ciel semblaient ouvertes quand nous arrivâmes à l'évêché. M. l'abbé Révérony, Vicaire général, qui lui-même avait fixé la date du voyage, se montra très aimable, bien qu'un peu étonné. Apercevant des larmes dans mes yeux, il me dit: «Ah! je vois des diamants, il ne faut pas les montrer à Monseigneur!»
Nous traversâmes alors de grands salons où je me faisais l'effet d'une petite fourmi et me demandais ce que j'allais oser dire! Monseigneur se promenait en ce moment dans une galerie, avec deux prêtres; je vis M. le Grand Vicaire échanger avec lui quelques mots, et revenir en sa compagnie dans l'appartement où nous attendions. Là, trois énormes fauteuils étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent.
En voyant entrer Monseigneur, mon père se mit à genoux près de moi pour recevoir sa bénédiction, puis Sa Grandeur nous fit asseoir. M. Révérony me présenta le fauteuil du milieu: je m'excusai poliment; il insista, me disant de montrer si j'étais capable d'obéir. Aussitôt je m'exécutai sans la moindre réflexion, et j'eus la confusion de lui voir prendre une chaise, tandis que je me trouvais enfoncée dans un siège monumental où quatre comme moi auraient été à l'aise—plus à l'aise que moi, car j'étais loin d'y être!—J'espérais que mon père allait parler; mais il me dit d'expliquer le but de notre visite. Je le fis le plus éloquemment possible, tout en comprenant très bien qu'un simple mot du Supérieur m'eût plus servi que mes raisons. Hélas! son opposition ne plaidait guère en ma faveur.