Monseigneur me demanda s'il y avait longtemps que je désirais le Carmel.

«Oh! oui, Monseigneur, bien longtemps.

—Voyons, reprit en riant M. Révérony, il ne peut toujours pas y avoir quinze ans de cela!

—C'est vrai, répondis-je, mais il n'y a pas beaucoup d'années à retrancher; car j'ai désiré me donner au bon Dieu dès l'âge de trois ans.»

Monseigneur, croyant être agréable à mon père, essaya de me faire comprendre que je devais rester quelque temps encore près de lui. Quelles ne furent pas la surprise et l'édification de Sa Grandeur de voir alors papa prendre mon parti! ajoutant, d'un air plein de bonté, que nous devions aller à Rome avec le pèlerinage diocésain et que je n'hésiterais pas à parler au Saint-Père, si je n'obtenais auparavant la permission sollicitée.

Cependant, un entretien avec le Supérieur fut exigé comme indispensable, avant de nous donner aucune décision. Je ne pouvais rien entendre qui me fît plus de peine; car je connaissais son opposition formelle et bien arrêtée. Aussi, sans tenir compte de la recommandation de M. l'abbé Révérony, je fis plus que montrer des diamants à Monseigneur, je lui en donnai. Je vis bien qu'il était touché; il me fit des caresses comme jamais, paraît-il, aucune enfant n'en avait reçu de lui.

«Tout n'est pas perdu, ma chère petite, me dit-il; mais je suis bien content que vous fassiez avec votre bon père le voyage de Rome: vous affermirez ainsi votre vocation. Au lieu de pleurer, vous devriez vous réjouir! D'ailleurs, la semaine prochaine je vais aller à Lisieux; je parlerai de vous à M. le Supérieur, et, certainement, vous recevrez ma réponse en Italie.»

Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin; mon père l'intéressa beaucoup en lui racontant que, ce matin même, afin de paraître plus âgée, je m'étais relevé les cheveux. Ceci ne fut pas perdu! Aujourd'hui, je le sais, Monseigneur ne parle à personne de sa petite fille, sans raconter l'histoire des cheveux.—J'aurais préféré, je l'avoue, que cette révélation ne se fît point. M. le Grand Vicaire nous accompagna jusqu'à la porte, disant que jamais chose pareille ne s'était vue: un père aussi empressé de donner son enfant à Dieu, que cette enfant de s'offrir elle-même.

Il fallut donc reprendre le chemin de Lisieux sans aucune réponse favorable. Il me semblait que mon avenir était brisé pour toujours; plus j'approchais du terme, plus je voyais mes affaires s'embrouiller. Cependant je ne cessai point d'avoir au fond de l'âme une grande paix, parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur.