Avant d'atteindre le but de notre pèlerinage, nous traversâmes la Suisse avec ses hautes montagnes dont le sommet neigeux se perd dans les nuages, ses cascades, ses vallées profondes remplies de fougères gigantesques et de bruyères roses.
Ma Mère bien-aimée, que ces beautés de la nature, répandues ainsi à profusion, ont fait de bien à mon âme! Comme elles l'ont élevée vers Celui qui s'est plu à jeter de pareils chefs-d'œuvre sur une terre d'exil qui ne doit durer qu'un jour!
Parfois nous étions emportés jusqu'au sommet des montagnes: à nos pieds, des précipices dont le regard ne pouvait sonder la profondeur, semblaient vouloir nous engloutir. Plus loin, nous traversions un village charmant avec ses chalets et son gracieux clocher, au-dessus duquel se balançaient mollement de légers nuages. Ici, c'était un vaste lac aux flots calmes et purs, dont la teinte azurée se mêlait aux feux du couchant.
Comment dire mes impressions devant ce spectacle si poétique et si grandiose? Je pressentais les merveilles du ciel... La vie religieuse m'apparaissait telle qu'elle est, avec ses assujettissements, ses petits sacrifices quotidiens accomplis dans l'ombre. Je comprenais combien alors il devient facile de se replier sur soi-même, d'oublier le but sublime de sa vocation; et je me disais: «Plus tard, à l'heure de l'épreuve, lorsque, prisonnière au Carmel, je ne pourrai voir qu'un petit coin du ciel, je me souviendrai d'aujourd'hui; ce tableau me donnera du courage. Je ne ferai plus cas de mes petits intérêts en pensant à la grandeur, à la puissance de Dieu; je l'aimerai uniquement et n'aurai pas le malheur de m'attacher à des pailles, maintenant que mon cœur entrevoit ce qu'il réserve à ceux qui l'aiment.»
Après avoir contemplé les œuvres de Dieu, je pus admirer aussi celles de ses créatures. La première ville d'Italie que nous visitâmes fut Milan. Sa cathédrale en marbre blanc, avec ses statues assez nombreuses pour former un peuple, devint pour nous l'objet d'une étude particulière.
Laissant les dames timides se cacher le visage dans leurs mains, après avoir gravi les premiers degrés de l'édifice, nous suivîmes, Céline et moi, les pèlerins les plus hardis, et atteignîmes le dernier clocheton, ayant ensuite le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan tout entière, dont les habitants ressemblaient à de petites fourmis. Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours du désir de rouler sans fatigue.
Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, qu'un ciseau de génie semble avoir animées, sont semées sur le vaste champ des morts, avec une sorte de négligence qui ne manque point de charme. On serait presque tenté de consoler les personnages allégoriques qui vous entourent. Leur expression est si vraie de douleur calme et chrétienne! Et quels chefs-d'œuvre! Ici, c'est un enfant qui jette des fleurs sur la tombe de son père; on oublie la pesanteur du marbre: les pétales délicats semblent glisser entre ses doigts. Ailleurs, le voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles paraissent flotter au gré du vent.
Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre admiration; lorsqu'un vieux monsieur français, qui nous suivait partout, regrettant sans doute de ne pouvoir partager nos sentiments, dit avec mauvaise humeur: «Ah! que les Français sont donc enthousiastes!» Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin d'être heureux de son voyage, toujours des plaintes sortaient de sa bouche: il était mécontent des villes, des hôtels, des personnes, de tout.
Souvent, mon père, qui se trouvait bien n'importe où,—étant d'un caractère diamétralement opposé à celui de son désobligeant voisin—essayait de le réjouir, lui offrait sa place en voiture et ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur d'âme habituelle, le bon côté des choses; rien ne le déridait! Que nous avons vu de personnages différents! Quelle intéressante étude que celle du monde, quand on est à la veille de le quitter!
A Venise, la scène changea complètement. Au lieu du tumulte des grandes cités, on n'entend, au milieu du silence, que les cris des gondoliers et le murmure de l'onde agitée par les rames. Cette ville a bien ses charmes, mais elle est triste. Le palais des doges avec toutes ses splendeurs est triste lui-même. Depuis longtemps, l'écho de ses voûtes sonores ne répète plus la voix des gouverneurs, prononçant des arrêts de vie ou de mort dans les salles que nous avons traversées. Ils ont cessé de souffrir, les malheureux condamnés, enterrés vivants dans les oubliettes obscures.