En visitant ces affreuses prisons, je me croyais au temps des martyrs. Cet asile ténébreux, je l'aurais avec joie choisi pour demeure, s'il se fût agi de confesser ma foi; mais bientôt la voix du guide me tira de ma rêverie, et je passai sur le pont des soupirs, ainsi appelé à cause des soupirs de soulagement des pauvres prisonniers, en se voyant délivrés de l'horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort.

Après avoir dit adieu à Venise, nous vénérâmes à Padoue la langue de saint Antoine; puis, à Bologne, le corps de sainte Catherine, dont le visage conserve l'empreinte du baiser de l'Enfant Jésus.

Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette. Que la sainte Vierge a bien choisi cet endroit pour y déposer sa Maison bénie! Là, tout est pauvre, simple et primitif: les femmes ont conservé le gracieux costume italien, et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris. Enfin, Lorette m'a charmée.

Que dirai-je de la sainte Maison? Mon émotion fut bien profonde en me trouvant sous le même toit que la sainte Famille, en contemplant les murs sur lesquels Notre-Seigneur avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que saint Joseph avait arrosée de ses sueurs, où Marie avait porté Jésus dans ses bras, après l'avoir porté dans son sein virginal. J'ai vu la petite chambre de l'Annonciation. J'ai déposé mon chapelet dans l'écuelle de l'Enfant Jésus. Que ces souvenirs sont ravissants!

Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus dans sa maison et de devenir ainsi son temple vivant, au lieu même qu'il avait honoré de sa divine présence. Suivant l'usage romain, la sainte Eucharistie ne se conserve dans chaque église que sur un autel; et, là seulement, les prêtres la distribuent aux fidèles. A Lorette, cet autel se trouve dans la basilique où la sainte Maison est renfermée, comme un diamant précieux, en un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre affaire. C'était dans le diamant, et non dans l'écrin, que nous voulions recevoir le Pain des Anges. Mon père, avec sa douceur ordinaire, suivit les pèlerins, tandis que ses filles moins soumises se dirigeaient vers la santa Casa.

Par un privilège spécial, un prêtre se disposait à y célébrer sa messe; nous lui confiâmes notre désir. Immédiatement, ce prêtre dévoué demanda deux petites hosties qu'il plaça sur sa patène, et vous devinez, ma Mère, le bonheur ineffable de cette communion! Les paroles sont impuissantes à le traduire. Que sera-ce donc quand nous communierons éternellement dans la demeure du Roi des cieux? Alors nous ne verrons plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tristesse du départ, il ne sera pas nécessaire de gratter furtivement, comme nous l'avons fait, les murs sanctifiés par la présence divine; puisque sa maison sera la nôtre pendant tous les siècles.

Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer, pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée; celle qu'il nous réserve est son palais de gloire, où nous ne le verrons plus voilé sous l'apparence d'un enfant ou d'un peu de pain, mais tel qu'il est dans l'éclat de sa splendeur infinie!

Maintenant, c'est de Rome que je vais parler: de Rome, où je croyais rencontrer la consolation; où, hélas! je trouvai la croix! A notre arrivée, il faisait nuit; et, m'étant endormie dans le wagon, je fus réveillée au cri des employés de la gare, répété avec enthousiasme par les pèlerins: Roma! Roma! Ce n'était pas un rêve, j'étais à Rome!

Notre première journée, peut-être la plus délicieuse, se passa hors les murs. Là, tous les monuments ont conservé leur antique cachet; tandis qu'au centre de Rome, devant les hôtels et les magasins, on pourrait se croire à Paris.

Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé un souvenir particulièrement embaumé. Comment pourrais-je traduire l'impression qui me fit tressaillir devant le Colysée? Je la voyais donc enfin cette arène, où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus! Déjà je m'apprêtais à baiser la terre sanctifiée par leurs combats glorieux. Mais quelle déception! Le sol ayant été exhaussé, la véritable arène est ensevelie à huit mètres environ de profondeur. Par suite des fouilles, le centre n'est qu'un amas de décombres; une barrière infranchissable en défend l'entrée. D'ailleurs, personne n'ose pénétrer au sein de ces ruines dangereuses.